Chapitre 7



Troisième jour


Il n'arrivait plus à respirer. Ce n'était pas une impression mais un fait. Il faisait sombre, lourd et il n'avait aucune espèce d'idée d'où il se trouvait. Tout ce qu'il savait, c'était qu'une puissante pression pesait sur sa gorge et empêchait tout air de circuler. Il commença à gémir sous le coup de la douleur des premiers spasmes d'asphyxie. Il voulut se débarrasser de ce qui l'étranglait mais en vain. Son corps entier se débattit violemment alors que ses poumons brûlaient de plus en plus. Il put enfin ouvrir les yeux et l'obscurité laissa instantanément la place au visage de Spock. Son officier en second était simplement entrain de l'étranger.


_...Spock... ar...arrêtez... SPOCK !


_Capitaine !


Kirk continua de se débattre sans jamais arriver à retrouver son souffle.


_Jim !


Il ouvrit subitement les yeux et agrippa instinctivement la main qui lui agrippait l'épaule pour la rejeter violemment le plus loin possible de lui. L'air sembla à nouveau se glisser entre ses lèvres et il s'en abreuva à grande bouffée d'oxygène. Il posa une main crispée sur sa poitrine, pressant son coeur de calmer ses battements chaotiques. Mais enfin, qu'est-ce qui s'était pass-


_Vous allez bien, Jim ?


Kirk ouvrit péniblement les yeux et s'aperçut bien vite qu'il se trouvait dans sa chambre à coucher. Son officier en second était assis sur le rebord de son lit, un regard impénétrable mais clairement inquiet posé sur lui.


_Oui, seulement un mauvais rêve, souffla-t-il alors que sa respiration reprenait difficilement mais sûrement un rythme plus lancinant.


Il lâcha alors le poignet de Spock qu'il tenait toujours fermement entre ses doigts et s'excusa silencieusement de son geste malencontreux. Spock ne lui répondit rien mais gardait son regard fixé sur lui. Kirk, lui, préféra l'éviter et s'extirpa de ses draps maintenant trempés.


_Puis-je vous demander ce qui a perturbé à ce point votre sommeil ? Lui demanda Spock d'une voix basse.


Kirk eut un léger tressaillement en se remémorant les dernières bribes de son cauchemars et les chassa vivement de son esprit. Non, vraiment rien d'important.


_Je ne m'en souviens pas vraiment, mentit-il pour éviter à Spock un embarras inutile.


Il connaissait assez bien son ami pour savoir qu'un tel cauchemar ne servirait qu'à le rendre plus coupable encore qu'il ne se sentait.


_Je suis désolé de vous avoir réveiller, dit-il pour détourner l'attention et combler le silence de Spock qui devenait trop pesant à son goût. Vous pouvez aller vous recoucher si vous le souhaitez.


Spock se releva de sa position initiale et lui fit face, le visage toujours fermé. Il savait. Et Kirk savait qu'il savait. Il n'était pas difficile de deviner ce qui avait pu le faire cauchemarder ainsi.


_Ne vous inquiétez pas, rajouta-t-il cependant avec un petit sourire fatigué, je vais bien. Une douche et tout sera rentré dans l'ordre ! Finit-il avec un petit clin d'oeil rassurant.


Il dépassa l'officier en second pour aller rejoindre sa douche mais une main puissante lui agrippa le bras. Kirk s'arrêta et posa un regard surpris sur le visage de Spock. Son ami avait le visage baissé et les lèvres légèrement pincées. Ce qui, en langage purement vulcain, pouvait déjà signifier un état de stress des plus avancés. Kirk fit un pas en arrière pour se rapprocher de Spock alors que son propre regard se teintait d'une inquiétude attendrie.


_Spock...


La main sur son bras se crispa.


_Avez-vous eu mal ?


Les yeux de Kirk s'arrondirent légèrement. Il ne savait pas ce qu'il devait penser de cette question, ni même de la vibration dans le ton de la voix de Spock. Son visage s'adoucit et il posa sa main sur celle tendue de Spock qui continuait de l'agripper.


_Mon ami... Il n'y a jamais eu de douleur. Quand allez-vous commencer à vous pardonner ?


Il aurait bien voulu pouvoir observer le visage de Spock et y lire la multitude d'expressions qu'il semblait aborder en cet instant. Mais la pénombre de sa chambre et l'inclinaison de la tête du vulcain ne lui permettaient pas de savoir ce qui pouvait se passer dans l'esprit de son ami. Même s'il pouvait aisément le deviner. Il fit alors doucement pression sur la main de Spock et effleura leur propres doigts. Il sentit alors la peau sous la sienne trembler doucement et le contact entre leur main fut aussitôt rompu. Spock laissa son bras retomber le long de son corps. Kirk le regarda faire, le coeur triste. Il aurait tant voulu effacer cette douleur qui semblait courber les épaules du vulcain, remonter le temps pour effacer la dernière mission qu'ils avaient effectuer ensemble. Rien de ce qu'il disait ne semblait suffire à apaiser Spock. Et il ne supportait pas d'être à ce point impuissant.


Il fit un pas, puis deux, pour réduire la distance qui les séparaient. Et sans réfléchir, il passa ses bras autour du torse du vulcain et referma doucement sa prise sur sa poitrine. Il laissa sa tête reposer contre son dos et le serra doucement contre lui. Si les paroles étaient vaines alors autant se laisser guider par ce que son propre corps lui dictait. Et là dessus, c'était plutôt clair. Réduire toujours au minimum la distance qui s'était instaurée entre eux. Et malgré la tension qui avait gagné subitement le corps de Spock, il ne s'éloigna pas. Ses bras l'enlacèrent même un peu plus profondément, calant leur deux corps comme la veille pour qu'ils se soulèvent d'une seule et même respiration.


Il resta ainsi de longues secondes, peut-être même des minutes. Tout était bien trop relatif dans son esprit alors que chaque instant passé si proche de son ami l'emplissait d'un sentiment inexplicable. Tout ce qui se passait dans cette chambre, la façon dont il tenait le vulcain dans ses bras, il ne pouvait s'empêchait de trouver ça logique. Comme si chaque chose était à sa place. Etait-ce aussi limpide dans l'esprit de Spock que ça pouvait l'être dans le sien ?


Il sentit une main se poser sur les siennes et ses doigts tendirent instinctivement vers ceux de Spock. Il sentit une vague de chaleur naitre au creux de son estomac alors que Spock répondait à son contact en enlaçant leur mains ensemble. Chaque caresse entre leurs phalanges le plongeait dans un état troublant, mélangé entre l'expectative et l'appréhension. Sa bouche s'entrouvrit légèrement alors que sa respiration se faisait plus pesante. Le corps de Spock dégageait de plus en plus de chaleur, il pouvait nettement le percevoir contre son torse nu. Mais alors que son propre corps commençait à réagir à leur proximité prolongée, il sentit le vulcain détacher doucement mais fermement leurs main de son torse. Il brisa alors le contact de leur doigts et de leur corps et s'avança devant lui.


Kirk le regarda faire, la respiration suspendue. Mais le vulcain ouvrit la porte de sa chambre et quitta la pièce sans un seul regard. La porte se referma en un bruit sec et lointain, laissant Kirk interdit pendant de longues secondes. Spock avait rompu leur contact, encore une fois. Spock était parti, pour changer. Il avait presque fuit sa chambre. Pourtant, Kirk n'avait senti aucune froideur dans l'étreinte qui avait été la leur. Il pouvait presque sentir la chaleur du corps du vulcain emplir encore l'espace vide devant lui.


Alors, ça voulait dire quoi ?


Il cessa de réfléchir et fit demi-tour pour rejoindre sa douche. Peut-être qu'un peu d'eau froide pourrait l'aider à comprendre ce qui se passait réellement entre lui et Spock. Et ce qui était entrain de se passer en lui. Depuis quand est-ce qu'il était devenu si logique dans son esprit de penser que leur corps s'emboitaient si bien ? Comme une évidence qui rendait leur grade, leur position au centre de la nacelle de commandement, ou encore les aspérités de leur personnalité parfaitement compatibles.


La présence de Spock à ses côtés en faisait un meilleur Capitaine. Faisait-elle vraiment de lui un meilleur homme pour penser ce genre de chose ?


***


Kirk était resté seul toute la matinée. Les vingt minutes qu'il avait passé sous la douche ne lui permirent pas d'éclaircir les points les plus importants de ses cogitations. Il ne restait plus que le souvenir encore chaud de l'étreinte qu'il avait partagé avec son ami. Et il avait beau se repasser sans cesse la scène dans son esprit, il n'arrivait pas à trouver une explication plus plausible qu'une autre au comportement du vulcain. Alors il s'était contenté de préparer le petit-déjeuner et d'aller toquer à la chambre de son ami. Celui-ci avait simplement répondu derrière le mur de bois qui les séparait qu'il n'avait pas faim et qu'il méditerait toute la matinée. Ne voulant pas mettre un sens caché à chacun des faits et gestes de Spock, Kirk était redescendu sans poser plus de questions. Quatre heures plus tard et toujours pas de vulcain à l'horizon, et les questions recommençaient d'elles-mêmes à fuser.


Et s'il avait eu tort de partir sur ce terrain là ?


Et s'il ne faisait qu'empirer les choses ?


_Jim....


Le visage de Kirk se retourna vers la silhouette stoïque qui reposait en bas des escaliers. Il n'avait pas entendu Spock descendre. Il ne s'était pas attendu à le voir apparaître vêtu d'un simple short. Et surtout, il n'aurait jamais pensé voir cette expression dans le regard de Spock. Une expression très éloignée de l'impassibilité vulcaine qu'il pensait retrouver après une matinée de méditation. Pas de regard froid, absent, déterminé.


De la peur.


Spock semblait confus, comme perdu. Comme rarement il avait pu en être témoin. Le regard de Kirk se troubla et il se leva du canapé pour s'approcher rapidement du vulcain.


_Spock, tout va bien ?


Le vulcain ne le quitta pas du regard, comme s'il cherchait à trouver ses mots. Kirk s'approcha doucement et se retint de poser une main sur l'épaule de son officier scientifique.


_Que vous arrive-t-il Spock...


Il vit le vulcain prendre une profonde inspiration. Son propre cœur accéléra en écho à ses angoisses. Ca y était, il était allé trop loin. Spock allait lui dire qu'il partait, il allait mettre fin à tout ça, tout avorter avant même qu'il ne puisse lui-


_Je n'arrive pas à méditer.


Kirk resta comme suspendu quelques secondes à la dernière phrase du vulcain. Il ne s'était pas attendu à ça, ne comprenant pas ce que ça pouvait signifier au delà du simple désagrément. C'était ça qui mettait Spock dans un tel état de confusion ? C'était.... tout ? Spock sembla remarquer son incompréhension et il rajouta doucement, comme pour lui-même.


_Je n'arrive pas à méditer depuis notre dernière mission. Cela a des effets désastreux sur ma psyché, Jim. Il vaudrait mieux que je parte dès aujourd'hui.


Silence.

Instinctivement, Kirk attrape le bras de Spock.


_Non.


La résolution dans sa voix ne laissait place à aucun refus. La confusion dans le regard de Spock augmenta d'un cran. Kirk ne pouvait pas, il ne voulait pas le laisser partir.


_De quels effets parlez-vous ?


Il sentit le corps de Spock se tendre mais il ne lâcha pas sa prise. A cet instant, rien ni personne n'aurait pu le faire lâcher. Pas même Spock.


_Dites-moi.... rajouta-t-il d'un ton plus doux et inquiet.


_Vous n'êtes pas le seul à faire des cauchemars, Jim.


Un lourd silence s'abattit entre les deux hommes. Kirk ouvrit la bouche pour rassurer son ami encore une fois mais Spock le coupa dans son élan.


_Sans méditation, mes.... émotions restent à la surface et sont difficiles à contrôler. Je fais des cauchemars, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon enfance, Jim. Je deviens trop sensible à mes propres sentiments et à ceux que je perçois également.


Kirk se tendit légèrement à cette révélation.


_Je n'arrive plus à définir ce qui relève de mes émotions propres ou des vôtres. Je deviens trop confus pour interpréter correctement vos actes et vos comportements. Voilà pourquoi j'ai voulu.... lire dans vos pensées, hier. Je n'avais aucun droit, Jim. Encore une fois, c'était transgresser votre volonté et -


Kirk coupa Spock en faisant doucement pression sur son bras et en le tirant doucement juste devant lui. Il posa cette fois-ci son autre main sur l'épaule du vulcain en un signe d'apaisement. Il lui sourit doucement, lui montrant qu'il ne tenait absolument aucune rigueur par rapport à ce qui s'était passé la veille.


_Pourquoi vouliez-vous lire mes pensées ?


Son ton était doux, calme. Spock resta indécis quelques secondes, puis son regard dévia légèrement, légèrement fuyant.


_Parce que je n'arrive pas à comprendre votre état d'esprit. J'ai essayé d'interpréter votre comportement ces deux derniers jours mais les explications rationnelles qui me sont venues à l'esprit sont trop troublantes pour être logiques. Elles ne peuvent être que le reflet de mes propres perturbations.


Kirk comprit alors à quoi Spock devait faire référence. Ce désarroi le touchait, véritablement. Peut-être parce que lui-même ne s'expliquait pas complètement les raisons de ses agissements, moins encore les conséquences que cela avait sur lui. Son instinct semblait simplement prendre le dessus, comme c'était souvent le cas lorsqu'il rencontrait des situations compliquées ou difficiles.


L'instinct lui fit faire un pas en avant et accrocher le regard de Spock, attendant que celui-ci veuille bien s'amarrer au sien pour les secondes suivantes.


_Quel comportement ?


Sa voix résonna en lui comme un murmure. Ca recommençait.


_Jim. Le comportement que vous avez en ce moment même.


Kirk sourit doucement. Pourtant, il perdait encore la notion des distances, comme la veille. Mais il en avait totalement conscience. Tout comme le fait que le vulcain ne reculait pas. Il l'encouragea du regard à approfondir son raisonnement.


_Votre envie persistante d'établir des contacts physiques avec moi. Et de les prolonger.


Son pouce glissa doucement sur la peau chaude du cou de Spock, comme pour confirmer ses dires.


_Les émotions dans votre regard lorsque vous posez vos yeux sur moi ont changé. Elles sont plus – conflictuelles. Difficilement discernables.


Le visage de Kirk se rapprochait doucement et son regard glissa des yeux du vulcain vers ses lèvres. Elles l'attiraient, irrémédiablement. Pourquoi maintenant ? Pourquoi soudainement ?


_Cela vous dérange-t-il Spock ?


Les lèvres s'entrouvrirent doucement. Kirk crut même les voir trembler légèrement mais il mit cela sur le coup de l'imagination.


_Je ne comprends pas pourquoi....


Kirk sentit le corps du vulcain se détendre doucement sous les caresses légères de son pouce. Spock en avait-il conscience ?


_Moi non plus Spock.... mais j'ai besoin de vous...


Incité par les signes que lui envoyait le corps du vulcain, Kirk se permit de franchir les quelques centimètres qui le séparaient de Spock. Il se serait sûrement arrêté bien avant si son ami s'était reculé. S'il l'avait éloigné. S'il avait senti une seule seconde que le moindre contact était forcé. Il ne se serait jamais permis autrement. Jamais.

Ce fut en tout cas ce qu'il se répéta alors que ses lèvres se posaient délicatement sur celles du vulcain.


Une sensation presque vertigineuse de bien être voila son regard et il ferma doucement les yeux. Il goûta aux lèvres de Spock, attentif au moindre tressaillement, au moindre signe de rejet ou de malaise du vulcain. Mais il ne sentit que la douceur de ces lèvres chaudes et légèrement tremblantes. Ou peut-être était-ce les siennes ?


Il ne savait absolument pas pourquoi il faisait ça, ni quelles seraient les conséquences. Mais il en avait envie.


Il désirait ces lèvres. Il désirait toucher et embrasser Spock.


Il sentit une main chaude se poser sur son visage et ouvrit les yeux.


_Spock...


La visage en face de lui trembla légèrement et le vulcain éloigna doucement ses lèvres.


_Jim.... ce n'est pas approprié... nous sommes tous les deux dans un état de confusion mentale liée au traumatisme de notre dernière mission et je dois -


_Spock, j'ai envie de vous embrasser. C'est une certitude.


Le vulcain face à lui se figea quelques secondes. Spock plongeait dans son regard avec une force et une transparence qui le mettait littéralement à nu. Comment un regard habituellement aussi impassible pouvait receler autant d'émotions diverses et flamboyantes ?


Peut-être cherchait-il à vérifier sa détermination. S'il était tout simplement sain d'esprit. Peut-être pas, au fond. Peut-être bien que l'idée de perdre définitivement Spock était entrain de le rendre un peu fou. Mais Kirk s'en fichait, il savait ce qu'il voulait, là tout de suite.


Il sourit.


Une main se glissa juste derrière sa nuque et l'attira doucement en avant.


Spock semblait aussi le savoir.


A suivre...