Chapitre 4

Kirk souffla d'épuisement lorsque son corps alourdit rencontra fermement le matelas de son lit. Pour une première journée de permission, il aurait cru pouvoir se reposer plus longtemps que ça. Il jeta un bref coup d'oeil vers le réveil qui siégeait sur sa table de chevet : 02:30. La soirée avec son équipage s'était rallongée plus qu'il ne l'avait imaginé. Ils étaient tous repartis sous les coup des une heure du matin. Kirk refusant leur aide pour nettoyer. Ils avaient ramené toute la nourriture nécessaire pour un vrai festin, après tout, leur offrant un somptueux repas au passage. Que Spock n'avait bien entendu qu'à peine entamé. Les autres n'avaient pas semblé s'apercevoir du comportement du vulcain. Peut-être justement parce qu'il était plutôt représentatif de son espèce ? McCoy n'avait pas été berné. Lui non plus.

Il était venu s'asseoir à côté de son ami, accentuant légèrement plus que nécessaire sa présence à ses côtés. Il ne voulait pas l'étouffer, seulement observer la limite que Spock pouvait s'imposer face aux contacts physiques avec une autre personne. Combien de fois lui avait-il demandé de lui passer tel ou tel plat en prenant le temps d'effleurer ses mains pour les prendre ? A chaque fois, sans exception, il avait senti le vulcain tressaillir sur sa chaise. Certes pas de façon ostentatoire, mais Kirk savait repérer les crissements habituels de sa mâchoire lorsqu'il était dans un état de stress assez prononcé. Ses épaules qui se voûtaient tandis que ses sourcils s'incurvaient très légèrement en avant. Tout autant de petits détails qui ne trompaient pas.

La soirée s'était finalement terminée dans la bonne humeur générale et Spock l'avait aidé à ranger ce qui restait avant de s'autoriser à dormir. Seulement voilà, Kirk n'avait aucunement sommeil. Trop de choses dépendaient de lui dans les jours à venir. S'il avait bien quelques idées en tête, il était bien incapable de dire où cela le mènerait. Surtout après l'aisance qu'il avait ressenti à se rapprocher de Spock et à pousser un peu plus fréquemment leur contact.

Et s'il finissait par le repousser complètement ?

Finalement, le sommeil vint à lui sans qu'il ne s'en rende compte. Les jours qui suivraient allaient être épuisants. Et rien qu'à l'idée de devoir faire plier le mur qu'il avait comme ami lui donna envie de s'endormir.


Premier jour

Spock descendit les escaliers en silence. Lorsqu'il pénétra dans le salon, une odeur chocolatée emplissait déjà la pièce. Kirk l'avait entendu descendre mais ne s'était pas retourné. Il ne pouvait pas louper le temps d'ébullition de son eau pour le thé...

_Asseyez-vous, Spock, le petit déjeuner est prêt !

Il y eut un silence avant que le vulcain ne semble se décider à s'installer sur la table à manger. Kirk jeta un rapide coup d'oeil derrière lui et ne put s'empêcher de sourire tendrement.

_Dehors, Spock. Le petit déjeuner est servi sur la table du jardin. Ne trouvez-vous pas que le temps s'y prête ?

Il faisait en effet un soleil radieux. Kirk s'était réveillé à l'aube, frappé par un cauchemar dont il n'arrivait pas à se souvenir. Lorsqu'il avait vu les premiers rayons de soleil transpercer sa chambre, il n'avait pas eu le courage de rester au lit. Il savait le vulcain matinal et s'il voulait pouvoir le ménager comme il le voulait, il faudrait prendre de l'avance sur tout ce que son ami avait l'habitude de faire.

Le thé ayant suffisamment infusé, Kirk sortit à son tour sur la terrasse pour rejoindre Spock. Celui-ci était déjà assis, le visage baigné par le soleil matinal. Kirk eut un léger pincement au coeur. Aurait-il encore souvent l'occasion de le revoir ainsi ?

_Avez-vous bien dormi, Spock ? Demanda-t-il en lui servant une tasse de thé.

_Suffisamment.

Kirk vint s'asseoir tout juste à côté du vulcain et fit le service des premiers croissants et pains au chocolat tout fraichement achetés.

_Le lit n'est pas confortable ? Demanda-t-il d'un air inquiet en se doutant tout à fait que ce n'était pas la cause du sommeil court de son ami.

Autant jouer sur la subtilité. Il vit Spock hocher doucement la tête en signe de contradiction.

_Le confort de votre chambre est appropriée.

Spock ne lui faciliterait donc vraiment pas la tâche. Ce n'était pas grave, l'enjeu était bien trop important pour qu'il abandonne.

_Alors qu'est-ce qui a troublé votre repos ?

Spock ne vacilla pas devant lui, il ne remarqua aucune réaction. A part le silence dans lequel il persistait à se prostrer. Têtu, hein ? Oui, il avait toujours été borné. Mais il n'était pas le seul. Et à ce jeu là, Jim Kirk s'était toujours targué d'être le meilleur dans sa catégorie.

_Spock, et si vous vous détendiez un peu ? Je sais que je n'arriverais pas à vous faire changer d'avis avant la fin de la semaine. J'ai fini par le comprendre.

Oui, il était bien entrainde dire le contraire de ce qu'il aurait du. Mais il n'était pas Capitaine de vaisseau pour rien. Il avait appris à agir avec un minimum de stratégie avant d'en arriver là. Et Spock le savait, le doute qui brilla dans son regard le lui fit suffisamment comprendre.

_Je suis fatigué de me battre contre vous, Spock. Je n'en ai pas envie. Je veux vous garder près de moi mais vous ne le désirez plus apparemment. Qui suis-je pour vous forcer à rester dans ma vie ?

C'était curieux, il aurait presque cru à ses paroles. Il y avait sans doute une part de vérité à l'intérieur. Seulement voilà, Kirk ne pouvait pas s'imaginer sa vie sans son officier en second. Même s'ils étaient amenés à se séparer, il ne pourrait jamais tirer un trait sur leur amitié. Ou la laisser tomber dans l'oubli.

_Alors profitons de nos derniers moments ensemble, je vous en prie.

Sa voix avait faibli, sans qu'il ne s'en rendre vraiment compte. Il finit par lui sourire tendrement, une marque sincère d'affection dans le regard. Et cela fonctionna. Le vulcain hocha la tête en signe de compréhension et commença à se servir à manger. Bien, c'était déjà un pas en avant. Il ne se méfiait plus de lui et de ses intentions. Cela leur permit de manger sereinement sous les premiers bruissements de la nature qui s'éveillait autour d'eux et parler tranquillement d'à peu près tout et rien.

Kirk se laissa aller à ce moment de détente, oubliant pendant quelques minutes le but de sa manoeuvre. Depuis combien de temps n'avaient-ils pas agis ainsi l'un avec l'autre ? Il avait finalement réussi à lui faire passer une permission sur Terre. C'était une petite victoire, certes, mais elle n'en restait pas moins appréciable.

_J'avais prévu de faire une randonnée dans la matinée. Cela vous tente-t-il ?

Il vit avec plaisir Spock acquiescer à sa proposition. Tant mieux, son refus aurait sérieusement contrecarré ses plans de la journée.

_Alors suivez-moi, je vais vous faire découvrir votre nouvelle garde robe !

Kirk observa Spock dans ses nouveaux vêtements du parfait randonneur terrien. Oui, il était parfait. A un détail près.

_Ne bougez pas.

Il sortit l'un de ses bonnets fins en tissu et s'approcha du vulcain. Il glissa le nouvel accessoire sur la tête de son ami, laissant ses doigts promener doucement contre la chevelure plutôt douce du vulcain. Il prolongea le contact un peu plus longtemps qu'il ne l'aurait fait normalement, toujours pour doser le traumatisme dont il souffrait. Toujours pour l'habituer peu à peu à son contact, pour le lui faire apprécier de nouveau.

_Voilà, maintenant vous êtes parfait, finit-il en souriant, satisfait de son travail.

Spock lui avait semblé tendu mais pas assez profondément pour qu'il s'en inquiète. Ils étaient maintenant prêts à partir, portant chacun un sac à dos seulement rempli des accessoires primaires à avoir en cas de nécessité. Ils iraient en ville chercher leur nourriture de la semaine à pied, et rien ne leur ferait plus de bien que l'air de la montagne et des forêts. Il connaissait un chemin qui pourrait les mener là où il le voulait. Un chemin qui pouvait être dangereux mais au fond, ça l'arrangeait.

Kirk prit la tête, laissant son second suivre en silence. Ils marchèrent plus d'une heure sans s'arrêter, zigzaguant entre les rochers recouverts de mousse et les troncs d'arbre. Ils échangèrent quelques paroles que le Capitaine aurait même pu mentionner d'amicales. L'ambiance était détendue entre eux, pour la première depuis longtemps. Kirk eut un léger pincement au coeur en se disant que c'était peut-être l'une des dernières fois qu'il ressentait ça. Mais il n'était pas là pour s'apitoyer mais bien pour trouver une solution au « problème » de Spock. Il fallait avant toute chose qu'il sache jusqu'à quel point le handicap du vulcain risquait de devenir gênant pour son commandement.

_Dites-moi, Spock, est-ce que cela vous gêne si-

Kirk glissa violemment sur un mélange boueux de terre et de feuilles séchées qui jonchaient leur parcours. Il n'eut pas le temps de s'accrocher à une branche que son corps s'affalait déjà sur le sol pour rouler violemment en contrebas de la petite colline qu'ils étaient entrain d'escalader. Il continua de rouler, essayant tant bien que mal de s'accrocher au premier obstacle qu'il rencontrerait sur sa route et qui ralentirait sa chute. Mais il lui sembla se passer une éternité avant que son corps ne cesse sa course folle. Il s'immobilisa soudainement, étonné de ne pas ressentir la douleur de l'impact qui avait du le stopper. Lorsqu'il ouvrit doucement un œil, puis l'autre, il s'aperçut alors qu'une main retenait fermement son bras. Son regard suivit la courbure de ce bras et il aperçut Spock, allongé sur le dos juste à côté de lui, une main accrochée à un petit tronc d'arbre pendant que l'autre lui agrippait le bras. Il cligna plusieurs fois des yeux et sourit faiblement.

_Et bien… je serais toujours impressionné par votre vitesse, Spock ! Merci.

Le vulcain lui répondit par un léger signe de tête tandis qu'il profitait de sa poigne pour se relever. Il fut pris cependant de quelques vertiges et chancela légèrement. Et alors que le monde semblait tourner encore un peu trop vite à son goût, il sentit à nouveau deux mains le rattraper pour le maintenir immobile.

_Oula… j'ai l'impression que ça tourne encore un peu trop…

Kirk laissa son corps reposer contre celui du vulcain tandis qu'il s'agrippait à la fois à son épaule et à sa taille. Il se sentait quelque peu nauséeux mais la sensation de malaise passa assez rapidement.

_Vous allez mieux, Jim ? demanda doucement Spock contre son oreille.

La sensation du souffle chaud du vulcain contre sa nuque le fit légèrement frissonner. Il s'aperçut alors qu'ils étaient excessivement proches, pour la première fois depuis leur dernière mission en réalité. Et même si Kirk se sentait définitivement mieux, une idée émergea soudainement dans son esprit. Une idée qui ne lui ressemblait pas mais qui pourrait l'aider malgré les circonstances.

_Non, pas vraiment…

Kirk ferma doucement les yeux et laissa son corps s'alourdir petit à petit. Il sentit le vulcain l'agrippait plus fermement contre lui et retint un petit sourire de satisfaction. Finalement, ce petit accident lui permettrait d'obliger Spock à supporter un contact physique poussé et continu. Il n'était pas vraiment fier de jouer au jeune homme frêle et boiteux mais il était prêt à passer outre son égo pour aider le vulcain.

_Vous n'avez pourtant pas de blessure ni de traumatisme crânien. Vous avez mal quelque part ?

Kirk soupira intérieurement. Spock restait toujours si pragmatique et il lui serait même difficile de simuler un malaise avec lui. Tant pis, s'il pouvait rester crédible suffisamment de temps, cela suffirait à combler ses attentes. Et puis, ce n'était pas aussi désagréable qu'il le pensait d'être ainsi soutenu fermement par le vulcain. Quelque part, c'en était même rassurant. Parce que malgré toutes les réticences de Spock à maintenir un contact physique avec un autre être vivant, lorsqu'il s'agissait de l'aider lui, plus rien ne semblait pouvoir se mettre entre eux.

_J'ai le tournis… J'ai envie de vomir aussi, dit-il en étouffant un rire bref de dépitement qui pouvait passer pour un haut le cœur.

Il faisait décidément un bien piètre menteur. Il avait toujours eu l'habitude de cacher ses faiblesses physiques plutôt que de s'en inventer. Il pria intérieurement pour que Spock y croie même si lui ne serait jamais tombé dans son propre panneau.

_Nous ferions mieux de rentrer, Jim. Vous avez besoin de vous allonger.

Kirk émit un faible signe de tête affirmatif et se laissa guider par le vulcain. Il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine culpabilité en voyant Spock serrer la mâchoire tandis que leur bras s'enroulaient autour de leur hanche. Il pouvait même le sentir trembler légèrement contre lui et il était persuadé que ce n'était pas du à l'effort. Il n'était de toute façon pas aussi lourd que ça.

Il laissa alors sa tête reposer légèrement contre l'épaule du vulcain tandis qu'ils retrouvaient enfin le sentier qu'ils avaient emprunté auparavant. Kirk trainait littéralement la patte et malgré la profonde appréhension de se donner en ridicule, il persista pour ne penser qu'aux résultats bienfaiteurs qu'aurait son petit manège. Il n'avait pas vraiment prévu de l'approcher de cette manière lorsqu'il leur avait proposé cette randonnée. Mais finalement, cette approche inattendue l'arrangeait plus encore.

_Je suis désolé de vous imposer ça, Spock. Je sais à quel point ce genre de contact vous est désagréable, souffla-t-il doucement malgré tout.

Même si Spock ne pouvait pas réellement deviner le sens de ses mots, il ne pouvait s'empêcher de vouloir s'excuser. Parce qu'au final, ce qu'il faisait était purement égoiste, et il le savait.

_Vous ne devriez pas parler, Jim. Votre état est plus préoccupant que je ne le pensais. Il faudra vous faire examiner par un médecin à notre retour.

Kirk serra doucement la mâchoire. Non, il ne valait mieux pas qu'il ait à s'expliquer sur sa miraculeuse guérison.

_Ne vous en faites pas, Spock. Je sens déjà que ça va un peu mieux.

Il aperçut du coin de l'œil le vulcain lui jeter un regard véritablement suspicieux. Il lui fit un petit sourire gêné et faible et se contenta de reporter son attention devant lui. Ils avançaient lentement et Kirk ne faisait rien pour accélérer le pas. Faire le chemin inverse en compagnie de Spock dans cette position n'était pas désagréable et quelque part, il avait l'impression de devoir profiter de ce genre d'échange avant que tout cela ne disparaisse. Alors, pendant que son regard divaguait ça et là sur le paysage environnant, il souffla doucement pour lui-même.

_Vous allez vraiment partir alors…

Il sentit le vulcain se tendre un peu plus contre lui.

_Jim, vous-

_Je sais, je sais… Mais regardez, je ne cesserais jamais d'avoir besoin de vous.

Kirk resserra instinctivement sa prise sur la taille du vulcain, comme pour être sûr qu'il n'allait pas le lâcher pour s'enfuir à nouveau loin de ses questions.

_Vous trouverez quelqu'un d'aussi compétent que moi, Jim. Et plus encore. Quelqu'un qui ne mettra jamais votre vie en danger.

_Mais je ne veux personne d'autre que vous.

Kirk soupira cette fois-ci à haute voix. Il ne voulait pas cacher son désarroi devant Spock.

_Vous êtes cruel avec nous. Vous avez fait en sorte que vos loyaux services deviennent indispensables et vous nous les arrachez violemment aujourd'hui. De même que votre amitié.

Le vulcain ralentit soudainement son pas mais ne s'arrêta pas. Kirk ne savait pas si c'était là un signe de fatigue ou d'embarras mais il se refusa à poser son regard sur le visage de Spock pour en prendre connaissance. Certaines choses devaient être dites et il ne voulait pas se laisser distancer par la froideur du vulcain.

_Je resterais toujours votre ami, Jim. Même si la définition d'un « ami » n'inclut pas d'intenter à votre intégrité physique.

_Arrêtez d'en revenir toujours à ça ! s'exclama Kirk sans pouvoir empêcher la colère de peindre sa voix.

Il n'avait pas voulu s'énerver mais sur le coup, ça avait été plus fort que lui. Il le regretta cependant aussitôt que ses mots franchirent ses lèvres.

_C'est pourtant de ça dont il est question. Je pensais que vous l'aviez compris ce matin lorsque vous-

_Je n'ai pas envie que vous résumiez notre amitié à ce seul et unique évènement. En particulier lorsqu'il constitue l'une des plus belles preuves d'amitié qu'on ait pu me donner, aussi étrange cela vous paraisse.

Cette fois-ci, le vulcain s'arrêta net et tourna son visage vers lui. Kirk sentait le poids de son regard mais il était bien incapable de le lui renvoyer. Il ne voulait pas y lire la froideur et l'impassibilité qu'il était quasiment sûr d'y trouver. Il voulait aider Spock, il voulait le faire rester. Mais certaines choses pouvaient très bien échapper à son regard.

_Je ne vous comprends pas, Jim.

Silence.

_Moi non plus.

La remarque du vulcain et la sienne furent comme le glas funèbre qui sonna la fin de leur conversation. C'était la première fois qu'ils étaient si proches l'un de l'autre et qu'il se sentait pourtant à des années lumières du vulcain. Kirk avait la désagréable impression que leur amitié ne suffirait pas à leur faire passer le cap de ce qui s'était produit dans cette cage de fer. Malgré tout ce qu'il pourrait dire, le vulcain semblait déjà être parti. Et cette sensation le rendit profondément triste pour la première fois.

Ils finirent le reste du chemin en silence, sans qu'aucun des deux ne cassent le rythme lancinant de leur pas.

Lorsqu'ils furent enfin arrivés, Kirk se sentit étrangement mieux et aucun médecin ne fut sollicité. Il alla s'enfermer dans sa chambre sans donner aucune raison particulière à son comportement et se contenta de rester allongé sur son lit, le regard perdu face à lui durant tout le reste de la journée.

A suivre…