Chapitre 10

Kirk entra le premier. Le sol grinçait sous son poids et sous celui de Spock.

Cela faisait bien dix ans qu'il n'avait pas poser les pieds dans cette maison. Lui, et personne d'autres d'ailleurs. Même si l'endroit était encore en bon état, la poussière et l'odeur du renfermé prouvaient qu'aucune vie n'avait foulé le sol depuis une éternité. C'était pourtant la maison dans laquelle il avait grandi.

_Entrez Spock, votre chambre se trouve à l'étage je vais vous montrer.

Le vulcain derrière lui le suivit en silence. Spock était peu bavard en temps normal et cela n'avait jamais dérangé Kirk auparavant. Mais l'adjectif laconique était encore bien trop fort pour définir la carpe avec qui il avait décidé de passer l'ensemble de sa permission. Pas un mot n'avait été prononcé, pas même un habituel haussement de sourcil. Kirk avait très vite abandonné l'idée de faire décrocher un mot à son ami et s'était résolu à le conduire jusqu'ici en silence.

Il monta les escaliers, réfléchissant toujours à un moyen de convaincre le vulcain à reprendre sa démission. C'était mal parti mais il en fallait bien plus à Kirk pour baisser les bras. Il ne savait pas encore comment il allait s'y prendre mais il trouverait. Le vulcain ne lui faciliterait pas la tâche mais le capitaine savait qu'il n'était pas là pour le faire. Kirk l'avait contraint à venir chez lui et Spock ne se privait pas pour le lui faire comprendre.

_La salle de bain se trouve en face de votre chambre, ma chambre est juste à côté de la votre. Si vous avez le moindre soucis ou la moindre question n'hésitez pas à me le dire. A n'importe quelle heure du jour et de la nuit, rajouta-t-il tout en sachant que le vulcain éviterait au maximum d'avoir à faire à lui.

Il aperçut le vulcain lui répondre d'un léger hochement de tête avant de s'engouffrer dans sa chambre et de refermer la porte derrière lui, le laissant pantois dans le couloir. Il soupira brièvement et décida de faire de même. Ils devaient s'installer avant toute chose et prendre leur marque dans cette maison qui deviendrait la leur pour une semaine. Kirk déballa ses affaires et prit son temps pour les ranger. Il avait laissé ce qui avait été sa propre chambre à Spock et avait pris celle de ses parents. Il aurait bien aimé rencontrer sa mère mais elle n'était pas sur Terre. Et lorsqu'elle y était elle ne venait de toute façon pas crécher ici. Il lui semblait revenir plus de 15 ans en arrière et la sensation n'était pas pour lui déplaire.

Il laissa son esprit s'imprégner de cette atmosphère si lointaine et pourtant familière avant de redescendre au rez-de-chaussé pour y remettre un peu d'ordre. Il trouva un vieux poste radio laissé à l'abandon sur une étagère du salon et ne put s'empêcher de sourire intérieurement. Il se souvint du jour où son père le lui avait offert. Il avait écouté la radio pendant plus de 78 heures d'affilés, faisant aussitôt regretter son choix à son père. Il tapota doucement les enceintes de son jouet de l'époque pour le dépoussiérer. Ses doigts glissèrent le long de l'instrument et Kirk décida que le silence avait assez duré pour aujourd'hui. Il alluma la radio et monta le son. Une douce mélodie aux airs mélancoliques résonnèrent dans toute la pièce et Kirk partit inspecter les placards de la cuisine accolée au salon. Il avait toujours adoré cette pièce de la maison et décida de s'accoler au bar. Il tendit une main vers les étagères sous celui-ci et fut satisfait d'y trouver ce qu'il cherchait.

Odd one, you're never alone
I'm here and I will reflect you

Son sourire s'élargit quand il sortit une vieille bouteille d'alcool que son père avait l'habitude de garder sous le coude. Un vieux bourbon datant maintenant du XXème siècle vidé aux deux tiers.

Both of us basically unattached
To anything or anyone unless we're pretending
You live your life in your head

Il attrapa un verre et se servit avec générosité. Il étudia quelques secondes la couleur du liquide dont les vapeurs gonflaient déjà ses poumons, avant d'y tremper ses lèvres avec délectation.

Some call it imagination
I'd rather focus instead on anything except
What I'm feeling
What I'm feeling
Odd one...

Kirk s'accouda au bar, son verre d'alcool dans une main, reposant son visage dans l'autre. Il laissa la musique emplir la maison en même temps que son esprit, laissant les souvenirs de son enfance refluer en masse dans sa mémoire.

Odd one, I wish I was you
You're never concerned with acceptance
We are all desperately seeking out, a
And fitting with anyone
Who will accept us
But not you, odd one

Des grincements tirèrent Kirk de ses rêveries. Spock avait finalement décidé de le rejoindre dans la salle de séjour. Kirk but une dernière gorgée de son bourbon et finit son verre. Le vulcain apparut devant lui, un peu plus détendu lui semblait-il. Peut-être était-il enfin prêt à échanger à nouveau avec le monde des vivants.

_Un petit verre, Spock ? Je vous assure que vous louperiez quelque chose en refusant.

Comme il s'y était attendu, le vulcain refusa poliment sa proposition. Prévisible. Kirk se retourna et jeta un large coup d'oeil autour de lui.

_Les placards sont vides. Il va falloir que nous fassions les courses et je ne sais même pas ce que vous aimez !

Kirk se retourna en souriant vers le vulcain.

_Il va falloir que vous fassiez une petite liste de ce que vous n'aimez pas. Autant que ce séjour forcé chez moi vous soit le plus agréable possible.

Spock lui lança un regard qu'il jugea suffisamment étonné pour être satisfait de lui. Il n'allait pas continuer de faire semblant et rester indifférent à la froideur de son ami. Si Spock voulait fuir le plus possible la conversation et l'état actuel de leur relation il ne se priverait pas pour le lui rappeler à haute voix à chaque fois que nécessaire. Kirk n'était pas du genre à brasser du vent. Il n'oubliait pas qu'à la fin de cette permission, le vulcain avait décidé de quitter l'Enterprise. De le quitter.

_Pourriez-vous me fournir le matériel nécessaire à la confection de cette liste, Capitaine ?

Kirk s'exécuta, fouillant plusieurs tiroirs avant de trouver le papier et le stylo nécessaire au vulcain. Sa mère avait toujours préféré cette forme d'écriture à celle informatique. Il n'avait jamais vraiment comprit cette lubie mais maintenant qu'il tenait le papier sous ses doigts il comprenait le charme que pouvaient garder ces vieux instruments d'écriture.

Il tendit le tout à Spock mais ne lâcha pas sa prise lorsque le vulcain lui prit des mains.

_Jim. Plus de Capitaine jusqu'à la fin de la permission, compris ?

Kirk ancra son regard dans celui de Spock et ne cilla pas devant la froideur toute vulcaine qui s'y reflétait. Il sentit le vulcain quelque peu mal à l'aise et il se demanda un instant si leur proximité y était pour quelque chose.

_Nous sommes en permission. Et si vous comptez démissionner à la fin de celle-ci, j'ai donc cessé, dès à présent, d'être votre capitaine.

Il ne pouvait trouver argument plus logique. Et Spock sembla le comprendre aussi. C'est avec une satisfaction non feinte qu'il vit le vulcain capituler à sa requête. Il lâcha donc sa prise pour aller s'asseoir sur le canapé le plus proche. Il s'y vautra sans aucune distinction avant de porter à nouveau son attention sur le vulcain. Spock n'avait pas attendu une seconde avant de s'atteler à sa tâche. Kirk prit le temps de l'observer, profitant du fait que son ami semblait bien trop absorber par sa tâche pour le remarquer.

Cette vision lui était familière et il se laissa aller à l'apprécier. Le vulcain dégageait toujours une aura particulière quand il s'attelait ainsi à ses travaux. Kirk ne comptait plus le nombre de fois où ils avaient été amenés à travailler en équipe. Il connaissait exactement sa façon de procéder et il ne s'était jamais imaginé que cela puisse prendre fin un jour. Kirk fronça les sourcils. Depuis quand avait-il considéré comme indispensable d'avoir son ami à ses côtés ? Il connaissait pourtant parfaitement les règles de Starfleet. Il savait que son équipage ne resterait pas éternellement sous ses ordres et que chacun de ses amis ne lui était pas « assignés » à vie. Il l'acceptait pour chacun d'eux. Spock ne pouvait pas faire exception à la règle non plus. Pourtant, c'était exactement contre ça qu'il était en train de lutter.

_Dites-moi, Spock, avez-vous vraiment envie de partir ?

Le vulcain s'arrêta d'écrire et releva son visage vers lui. Kirk n'avait pas vraiment voulu poser cette question à haute voix, surtout après le regard que Spock était entrain de poser sur lui. Pour la première fois depuis leur rencontre, il fut incapable de comprendre ce qu'il y décela.

Ils restèrent silencieux pendant quelques secondes. Kirk était bien incapable d'y mettre une connotation positive ou négative. Et puis, très vite, le visage du vulcain se referma. Il reprit le stylo en main et continua d'établir une liste de ce qu'il n'aimait pas. Kirk soupira intérieurement.

_Je sais que je ne devais rien attendre de vous, Spock. Mais je ne pensais pas que vous ne vouliez carrément plus m'adresser la parole.

Cette fois-ci, Kirk ne s'enquit pas de l'effet de sa phrase. Bien au contraire. Il fixa son regard sur la cheminée vide qui ornait le séjour, perdu dans ses réflexions.

_Cap-, Jim.

Tiens, se dit Kirk, il semblerait que finalement son ami ait retrouvé sa langue. Kirk ne se retourna pas, laissant tout le loisir au vulcain de répondre ou non à ses questions. Peut-être que s'il ne le regardait plus, il se sentirait moins oppréssé et serait plus ouvert à avoir une conversation avec lui.

_Il ne s'agit pas de ce que je ve-

Trois coups résonnèrent fortement dans la maison, coupant le vulcain en plein milieu de sa phrase. Kirk jeta un rapide coup d'oeil à son ami avant de froncer les sourcils. Ils n'attendaient pourtant pas de visite, enfin pas lui. Kirk se leva d'un mouvement vif et se dirigea vers le porte d'entrée.

Lorsqu'il aperçut la tête du médecin en chef de l'Enterprise en ouvrant la porte, il sut que son séjour sur Terre ne se passerait pas comme il l'avait prévu.

_Surprise !


Assis au bout de la table, Kirk observait ses invités inattendus manger et rire à plein poumons. S'il ne s'était pas attendu à voir McCoy débarquait, il n'aurait jamais imaginé que le reste de l'équipage de la nacelle aurait suivi. Spock se trouvait à l'autre bout de la table, assis sur sa chaise l'air contris. Il n'était pas à l'aise et même un aveugle pouvait le remarquer. Kirk l'observa longuement pendant que Scott et Uhura partaient dans une franche rigolade tandis que Sulu et Chekov semblaient discuter intensément. Il ne put s'empêcher de faire le parallèle entre la complicité qu'entretenaient les membres de son équipage et la solitude dans laquelle Spock semblait se plonger. En fait, non. Le vulcain n'était pas seul. Leur complicité à eux n'avait pas son pareil. Pourtant, leur dernière mission avait brisé tout ça.

_Je ne sais pas qui de Spock ou de toi j'ai envie de frapper à l'instant.

Kirk se retourna vers McCoy le regard étonné. Son ami le regardait l'air renfrogné mais le regard profondément sérieux. Devant l'air étonné de Jim, le médecin leva les yeux au ciel.

_Si nous n'étions pas passé à l'improviste je n'imagine pas la soirée que vous auriez passé. Tu vas me dire ce qui s'est passé sur Tezost pour que vous fassiez ces tronches d'enterrement ? Et ne sois pas aussi surpris, je ne suis pas né de la dernière pluie, Jim. Qu'est-ce que vous cachez encore tous les deux ?

Kirk eut un petit sourire triste. La perspicacité de son ami n'était pas toujours la bienvenue. Et cette fois-ci, il était hors de question qu'il révèle ce qui s'était passé même s'il avait entièrement confiance en Bones.

_Je vois, répondit le médecin, vexé de ne pas être dans la confidence encore une fois.

Kirk était sur le point de s'excuser auprès de son ami mais celui-ci l'arrêta d'un geste rapide de la main.

_Je suppose que vous avez vos raisons, aussi mauvaises soient-elles, répondit-il en grognant. Je suppose que c'est à cause de ça que ce satané vulcain est devenu allergique au moindre contact.

Kirk fronça les sourcils et reporta son attention sur Spock qui semblait les éviter soigneusement du regard.

_Tu as remarqué alors...

Il entendit Bones soupirer fortement.

_Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, Jim ! A chaque frôlement il se tend comme une corde à linge. Lorsque je lui ai pris le bras pour l'emmener dans la cuisine tout à l'heure c'est à peine si je ne l'ai pas entendu grogner...

Kirk fit une légère grimace. Il n'imaginait pas du tout le vulcain faire ça mais cela le rassurait sur un point au moins : Spock n'était pas allergique à son contact en particulier mais à tous. Son soulagement le fit culpabiliser mais il n'en dit rien à son ami.

_Je ne sais pas quoi faire, Bones, avoua Kirk.

Il sentit le médecin se rapprocher un peu plus de lui.

_Je n'ai pas de solution, Jim. D'autant plus que je ne sais pas ce qui s'est passé entre vous. Tout ce que je sais c'est que je ne pourrais pas l'autoriser à reprendre son poste tant qu'il n'aura pas réglé ce problème.

Jim sentit ses muscles se tendre. Il était évident que ce genre de traumatisme pouvait s'avérer dangereux lorsque l'on occupait le poste du vulcain. Mais l'entendre de la bouche de son ami rendait le problème plus... concret.

_Il ne compte pas reprendre son poste, Bones. Il m'a remis sa démission avant de partir. J'ai juste réussi à obtenir un sursis...

Il entendit le médecin pester ouvertement contre le vulcain, s'attirant au passage quelques regards étonnés. Kirk calma son ami et les discussions reprirent bon train.

_Je ne sais pas ce qui s'est passé pour qu'il en arrive là mais s'il croit que je n'ai pas mon mot à dire, ce sale lutin se fourre un doigts dans l'oeil.

Kirk sourit, touché de la sollicitude de son ami. Même si Bones ne lui avouerait jamais, il tenait aussi à Spock. Seulement, il lui restait une semaine pour changer la donne et il n'était plus aussi sûr de pouvoir y parvenir. Si le vulcain refusait le moindre contact, que cela soit oral ou physique, il serait dur de le faire changer d'avis.

_Tout ce que je peux te dire, intervint McCoy en voyant le regard perdu de son ami, c'est qu'il ne faut pas le laisser s'enfermer comme il le fait. Tu dois le forcer à échanger jusqu'à ce que le traumatisme s'estompe et qu'il puisse à nouveau entrer en contact avec une autre personne.

Kirk posa son regard sur le médecin et étudia longuement ses paroles. Il reporta finalement son attention sur le vulcain en face de lui et qui lui semblait pourtant tellement inaccessible.

_Le travailler au corps à corps alors, conclut-il avec un sourire ironique.

Mais alors que le ton de sa voix fut quelque peu amer, l'idée sembla germer en lui et le sourire de Kirk s'estompa rapidement. Et pourquoi pas, après tout ?

Son regard redevint sérieux et il fixa longuement son ami face à lui. Forcer le contact, hein ? Et bien, Bones venait de lui donner une sacrément bonne idée.

A suivre...