En territoires improbables

Chapitre 9

Il était à l'infirmerie.

Assis sur une chaise à un mètre environ du lit du vulcain, il lisait distraitement un padd, conscient des fréquents regards vigilants de Bones se posant sur eux. Mais ça ne le dérangeait pas plus que cela et il ne pouvait pas reprocher à son ami d'être inquiet en de telles circonstances.

Jim laissa son regard errer vers le patient du médecin.

Son quart de travail achevé et l'estomac bien rempli, il s'était permis de lui rendre visite. Bien que McCoy lui avait affirmé qu'il y avait peu de chance qu'il ait conscience du monde extérieur (sauf quand ce damné James Kirk décidait de l'aider à jouer les 'touche-télépathes'), le capitaine lui avait annoncé leur prochaine rencontre avec l'Ambassadeur Sarek. En fait, ils n'avaient plus qu'à se trouver à portée de communication pour qu'il puisse même lui en donner l'heure exacte.

Il était juste venu pour cela, à la base, et il avait eu l'intention de repartir juste après. Et puis McCoy avait profité du fait qu'il puisse pour une fois le voir « sur ses deux jambes » pour lui demander d'examiner un rapport. Alors il était resté.

Jim éprouvait cependant quelques difficultés à se concentrer sur sa lecture. Il avait remarqué que l'état de Spock était stationnaire. Toujours les mêmes ecchymoses, toujours le teint très pâle. Selon Bones, ses constantes subissaient régulièrement de légères variations. Toutefois, il n'aurait pas eu besoin qu'il le lui dise pour le savoir. Même si la scène de la salle de bain ne s'était pas rejouée, il savait que lorsque le vulcain tirait plus d'énergie, et allait mieux, il subissait un désagréable contrecoup dans ses propres capacités, et inversement. Soit l'homme avait des difficultés à trouver le bon équilibre, soit il avait besoin de plus en plus d'énergie pour tenir. Que ce fût l'un ou l'autre, il avait hâte de pouvoir à nouveau se réveiller un matin en se sentant simplement en forme.

Kirk soupira légèrement et quitta du regard les traits sévères pour reprendre sa lecture.

Un détail dérangeant lui fit relever les yeux.

Un grincement.

Il entendait tout comme il voyait le vulcain grincer des dents. Toute sa mâchoire était en fait contractée, et soudain il commença à trembler.

- Bones…, commença-t-il, en se levant, ne sachant pas à quoi s'attendre.

Le corps du vulcain s'arqua brusquement et un hurlement déchirant lui échappa.

- Bones !

En un instant, le médecin était là, entouré de quatre infirmiers et lui était écarté. Il ne lui avait pas jeté le moindre regard et il enfonçait déjà un hypospray dans le bras maigre, son personnel s'efforçant tant bien que mal de clouer le patient au lit. Parce qu'il se débattait férocement.

De là où il se trouvait, il pouvait voir que ses paupières n'étaient plus closes et pourtant Spock ne semblait pas avoir conscience de l'endroit où il était. Il prononçait des mots à la fois suppliants et agressifs bien qu'incompréhensibles – du vulcain sans doute. Une protestation plus haute que les autres monta du lit.

- Klee'fah putan-tor… af'rt… Tlingansu ! Kevet-dutar… a'nirih…

Il entendit McCoy jurer sous son souffle alors qu'il lui injectait plusieurs produits dans les veines et qu'un des hommes l'entourant se relevait rapidement après avoir été repoussé par le vulcain. Aussi subitement que son agitation avait commencé, il replongea dans une profonde inconscience.

Kirk entendit le médecin donner des ordres pour qu'on change le bandage de son poignet droit, qui avait brisé une entrave déjà trop fragilisée, puis il sembla enfin se souvenir de la présence de son capitaine.

Jim fût cependant le premier à parler lorsqu'il s'approcha de lui.

- C'est ce qui s'est passé à chaque fois ?

- Non. D'habitude, ça dure nettement plus longtemps. Mais j'ignore si c'est bon signe ou si c'est parce qu'il s'affaiblit et ne parvient plus à combattre les sédatifs. Satané physiologie vulcaine. Si au moins ils faisaient l'effort de partager ces informations avec nous.

McCoy secoua la tête, marmonnant, puis répondit à une question d'une de ses infirmières ; le capitaine s'approcha à une distance raisonnable du lit.

Jusque-là, il avait été persuadé qu'une fois tiré de son coma, le reste suivrait, comme de simples formalités. Toutefois, le voir tellement hors de contrôle là, sous ses yeux, lui faisait réaliser qu'il n'avait pas voulu voir cette partie de la réalité. Il n'avait pas vraiment tenu compte des séquelles mentales plus profondes que pourraient laisser des mois d'emprisonnement.

Spock lui avait paru tellement… sain d'esprit lors de leurs précédentes rencontres. L'idée qu'il puisse être différent à son réveil lui avait à peine effleuré l'esprit. Lorsqu'il serait à nouveau 'entier'. A la soudaine pensée que son esprit pouvait être partiellement mais définitivement détruit, quelque chose se rebella en lui, l'idée était d'une certaine façon presque insupportable.

Mais qu'est-ce que ces Klingons avaient pu chercher pour s'acharner à ce point sur un Vulcain ? Ils n'étaient pourtant pas connus pour leur patience ; ils n'auraient même jamais dû le laisser vivre si longtemps.

Leurs vaisseaux et leur base avaient été détruits, ils n'auraient jamais l'occasion de le découvrir.

Kirk soupira et s'installa à nouveau sur sa chaise. Il se frotta les yeux, plus fatigué qu'il n'aurait dû l'être et reprit sa lecture.

Il ne pouvait rien faire de plus qu'attendre. C'était le père de Spock qui allait venir à son aide. Ca influerait forcément sur les chances du vulcain de redevenir lui-même.

KSKSKSKSKS

« - Capitaine Kirk. »

- Ambassadeur Sarek. Je suis ravi que nous ayons enfin l'occasion de nous parler.

« - On m'a informé que Spock était à votre bord. Dans combien de temps serez-vous en orbite autour de la planète ? »

- C'est justement pour cela que je tenais à vous contacter dans les plus brefs délais. Votre fils est dans un état précaire et mon médecin en chef, comme moi-même, pensons qu'il serait plus prudent que vous veniez à notre rencontre afin que vous puissiez lui apporter votre aide au plus tôt.

« - Je crains que cela ne soit pas envisageable. »

Jim s'efforça de garder une expression aussi neutre que possible face au vulcain présent à l'écran.

Son fils était en danger et cet homme avait une raison valable pour ne pas se porter immédiatement à son secours ?

Il écrasa la pointe de colère qui germa en lui.

- Puis-je savoir pourquoi ?

« - Il m'est impossible de quitter Glaucos III à l'heure actuelle. Nous sommes arrivé à une étape cruciale de nos négociations et il est exclu de les reporter à ce stade. »

- Sauf votre respect, Ambassadeur, dit-il la mâchoire serrée, la vie de votre enfant est en jeu dans cette affaire. Je connais l'importance de votre mission sur Glaucos III mais Spock ne pourra peut-être pas tenir jusqu'à ce que nous vous rejoignions.

Le vulcain l'observa simplement de ses yeux froids, l'étudiant longuement. Cet examen le mit presque mal à l'aise mais n'effaça en rien l'irritation qu'il commençait à ressentir face à cet individu.

Un traité avec une planète en paix ne valait certainement pas de prendre le risque de voir disparaître le propre fruit de vos entrailles !

« - Je regrette, Capitaine, je ne peux répondre positivement à votre requête. »

Kirk serra les poings et, s'il y avait prêté attention, il aurait pris conscience de la lourde tension qui s'était installée sur la passerelle, chaque officier attendant avec une certaine appréhension la manière dont se terminerait cette conversation. Toutefois, le regard de Jim était uniquement focalisé sur l'écran et cet homme au cœur de glace qui ne semblait pas faire grand cas de la vie de son fils.

- Très bien, grinça-t-il finalement, trop habitué à jauger ses adversaires pour savoir que ses arguments n'atteindraient cette fois pas leur but. Nous arriverons à Glaucos III dans septante-deux heures. Nous vous recontacterons à ce moment-là.

Il salua l'ambassadeur Sarek d'un bref signe de tête puis interrompit la communication.

Ca lui était bien égal d'avoir été à l'extrême limite de la politesse. Quelques secondes de plus, et il n'était pas certain qu'il aurait pu contenir sa rage. Si c'était le genre de père qu'il était, ça ne l'étonnait pas que son fils accordait si peu de valeur à sa vie !

Il s'efforça de se calmer, remarquant vaguement les regards à la dérobée de son équipage. Il ne devait pas se laisser troubler par ce genre de réaction même si ça le révoltait.

Jim Kirk avait toujours été un homme combattant de toutes ses forces les préjugés mais, pour l'une des rares fois dans sa vie, il se rallia un instant à l'avis général des Terriens et songea que les vulcains étaient des individus désagréables.

A suivre...