En territoires improbables

Chapitre 8

Durant certaines périodes de son quart de travail, Jim regrettait parfois de ne pas avoir tout expliqué à Bones.

Peut-être aurait-il pu faire quelque chose de plus.

Après, il se souvenait qu'il partageait volontairement son 'énergie' avec le vulcain et que les traitements artificiels ne seraient probablement jamais rien de plus que de faibles palliatifs.

Il n'avait pas parlé au médecin de l'utilisation un peu particulière qu'ils avaient fait de leur lien pas plus que de sa crise de somnambulisme. Il lui avait dit, après lui avoir parlé du reste, qu'il se sentait plus fatigué que d'habitude et McCoy lui avait donné quelques fortifiants en conséquence. Il s'en était contenté, s'estimant déjà heureux que l'officier médical en chef de l'Enterprise lui avait permis de s'en sortir avec de simples réprimandes. Le fait qu'il lui avait dit que son patient survivrait jusqu'à ce qu'il puisse quitter le vaisseau n'avait pas dû y être tout à fait étranger.

Il était fort possible, cependant, que s'il lui en avait dit plus, il ne se trouverait très certainement pas allongé de tout son long, incapable de bouger, et blessé, sur le sol de sa salle de bain.

Des fortifiants pour son quart de travail, c'était une chose. Mais devoir s'en passer durant son temps libre et ne compter que sur sa propre résistance dans ces moments-là en était une autre.

Jim frotta le sang qui coulait sur son œil droit avec le dos de sa main puis inspira profondément.

Allez. Il suffisait juste de faire les choses par étapes.

Se redresser sur les coudes d'abord. Voilà. Essayer de bouger les jambes. Ouh. Attendre que les vertiges et les nausées passent. Mieux. Allez, allez.

- Jim, ton lit est plus confortable, tu ne peux pas passer la nuit ici, se réprimanda-t-il avec une grimace.

Il inspira et expira plusieurs fois puis commença à se traîner vers son bureau.

- Je ne peux pas croire que je doive en arriver là, marmonna-t-il lorsqu'il atteint sa console. Vous allez finir par me tuer à ce rythme, Monsieur Spock, ajouta-t-il, frustré par une telle faiblesse mais y croyant à moitié.

Et soudain, alors qu'il allait appeler McCoy, il se sentit plus léger et plus en forme que durant ces quatre derniers jours.

Il fronça les sourcils.

Sans le moindre effort, il retourna dans sa salle de bain, se passa de l'eau sur le visage et effaça soigneusement toute trace trop visible de la blessure qu'il s'était faite à l'arcade sourcilière en cognant l'évier ; il retourna à son bureau.

- Capitaine Kirk au Docteur McCoy.

Le visage de Bones apparut presque immédiatement sur l'écran.

- C'est justement vous que j'allais appeler, déclara directement le médecin.

- Que se passe-t-il ?

- Les constantes de notre invité viennent de s'affaiblir subitement. Je ne suis pas sûr qu'il puisse encore tenir bien longtemps.

Puis, comme s'il avait lu quelque chose de particulier dans son expression, il demanda :

- Vous l'avez senti ?

- En quelque sorte, dit vaguement Kirk.

Il songea un instant à tout lui dire, comme il l'avait prévu après sa chute, puis se ravisa. Si leur mission pouvait être accomplie très rapidement, ils pourraient plus vite espérer croiser le chemin d'un vulcain. Et pour cela, il ne fallait pas que Bones l'empêche d'agir de peur de le voir ruiner sa propre santé.

- Les communications longues portées devraient pouvoir être totalement rétablies dans quelques heures. Je vous tiendrai au courant de nos progrès.

- Très bien, se résigna le médecin, d'un air pas vraiment satisfait.

- Kirk, terminé.

L'écran redevint noir et il se passa une main dans les cheveux, pas plus satisfait que Bones.

Il se demandait si le vulcain avait senti son affaiblissement et y avait réagi ou si le problème était plus grave. Mais il ne pouvait plus rien tenter à ce stade ; il soupçonnait qu'ils soient à présent tous deux trop faibles pour se sortir sans dommage d'une nouvelle de leurs rencontres. Comme il avait hâte que les communications soient opérationnelles ! Peut-être cela serait-il long pour un vulcain de les rejoindre mais au moins il aurait une idée de jusqu'à quand ils devraient tenir.

Presque comme pour répondre à sa prière silencieuse, l'intercom bipa.

- Lieutenant Uhura au Capitaine Kirk.

- Kirk, j'écoute, dit-il en répondant à la communication audio.

- Nous venons de recevoir un message de l'amiral Nogura, dois-je vous le transmettre dans votre cabine ?

- Oui, je vous remercie, Lieutenant.

Le transfert fût fait rapidement et, seulement lorsque la communication fût terminée, il réalisa que le quart d'Uhura était fini depuis un certain temps. Il sourit, profondément reconnaissant. Ca devait être pour cela qu'ils avaient été capables de recevoir cette transmission.

« - Bonjour, Capitaine Kirk. La mission transmise par la sonde qui a déjà dû vous avoir rejoint à cette heure est d'une importance capitale. Vous êtes attendu sur une planète proche du système Romulien afin de négocier leur entrée dans la Fédération Interplanétaire. Ils nous ont fait savoir qu'ils n'étaient pas vraiment réticents à l'idée de s'allier aux Romuliens si un tel choix leur était proposé. Ils nous ont cependant informés que les objectifs plus pacifiques de la Fédération étaient davantage approuvés par leur peuple. Ils possèdent de plus des réserves non négligeables de dilithium qu'ils sont disposés à partager avec nous si nous leur offrons d'autres denrées qui pourraient leur être utiles. Comme vous le comprenez, Capitaine, il est primordiale, dans une zone aussi sensible de l'espace, de bien mesurer les chances de cette opportunité. Vous trouverez tous les détails de votre mission en annexe de ce message. »

Pas défavorables à s'allier aux Romuliens. Cette mission ne s'annonçait pas sous les meilleurs jours. Et s'ils subissaient une attaque ? L'Enterprise n'avait pas encore totalement récupéré de son précédent combat. Et-

Mais, à sa surprise, au lieu de recevoir les salutations de l'amiral, le message continua.

« - Encore une chose, Capitaine. Nous avons bien reçu votre transmission concernant le fils de l'Ambassadeur Sarek. Bien qu'il ne soit guère envisageable de trop détourner l'Entreprise de sa route dans les circonstances actuelles, il se trouve que l'Ambassadeur Sarek et sa femme sont actuellement dans ce secteur de l'espace, à un peu moins d'une journée de votre lieu de rendez-vous. Vous avez le feu vert pour vous y rendre et placer leur fils sous leurs soins. Nous vous demandons cependant de vous en tenir à une escale de vingt-quatre heures avant de reprendre votre route. Sur ce, Capit- »

Il coupa l'enregistrement là, souriant largement, traversé par un puissant soulagement.

Que demander de plus ? C'était mieux que tout ce qu'il avait espéré.

Il ouvrit le document annexe, le parcourut rapidement des yeux et fit un bref calcul.

Trois jours. C'était tout ce qu'ils avaient à attendre. Trois jours et cette semaine assez infernale arriverait à son terme.

Oh, bien sûr, tout ne serait pas réglé. Ce lien qui était pour l'heure bien utile ne pourrait pas être dissous en un jour. Toutefois, le plus important serait réglé, la vie de Spock serait sauvée et il reprendrait le contrôle de son corps, guérirait des séquelles de son emprisonnement. Et plus tard, lorsqu'il se serait chargé de cette mission diplomatique, ils pourraient se pencher sur ce lien. Afin que le vulcain puisse retrouver sa totale intimité et que Jim ne se réveille plus, comme ces deux dernières nuits, marchant vers la porte de ses quartiers sans qu'il n'ait même le souvenir d'avoir quitté son lit.

Il mit le souvenir dérangeant de côté et se sourit à lui-même.

L'expérience d'avoir partagé leur esprit et ressentit ces émotions vibrantes allait peut-être lui manquer mais il avait étrangement hâte de pouvoir réellement parler à Spock, en face à face. A travers ses réactions, et même leurs désaccords, il avait découvert chez cet homme une forte personnalité.

Déterminé, intelligent, éthique, curieux et même imaginatif (après tout, il avait choisi de recréer un monde dans son esprit).

Kirk s'étonnait d'en avoir découvert et compris autant sur une si courte période. Pourtant, loin de l'effrayer ça ne lui donnait que l'envie d'en savoir davantage. Il était de plus en plus intimement persuadé que cette rencontre allait lui offrir dans l'avenir des possibilités qu'il n'avait pas encore envisagé jusqu'à présent.

Tout cela était encore très flou dans son esprit. La seule chose dont il était certain était que les décisions qu'il avait prises en faveur de Spock se révèleraient rapidement avoir été tout sauf des erreurs. Et pour que ces vagues impressions puissent commencer à prendre forme, il n'avait plus qu'à attendre trois jours.

Juste trois jours.

A suivre...