En territoires improbables

Chapitre 7

- Impressionnant, lâcha Kirk, lorsqu'il parvint enfin à arracher son regard des vastes installations qui les entouraient.

Il ne jeta toutefois qu'un bref coup d'œil au vulcain et se mit machinalement en marche vers le bâtiment le plus imposant ; le pas régulier de Spock, un peu en retrait mais restant à ses côtés, lui assurait qu'il le suivait. En peu de temps, le lieu étant privé de tout occupant et de toute entrée sécurisée, ils atteignirent le hall familier, tout aussi majestueux que dans ses souvenirs quelques années plus tôt.

- J'ignorais que vous étiez capable de recréer un tel endroit sur base de simples informations. C'est juste… parfait.

Il se tourna vers son compagnon qui laissait son regard errer dans l'immense pièce.

- Vous faîtes erreur, Capitaine Kirk. J'ai, en fait, déjà eu l'occasion de me rendre au Quartier Général de Starfleet étant enfant. Mon père, l'Ambassadeur Sarek, nous y a emmenés, ma mère et moi, lors de l'une de ses missions diplomatiques.

- Je vois. Il n'en reste pas moins que je suis stupéfait par la précision avec laquelle vous avez réussi à le reproduire, sourit-il.

Par bien des aspects, en dépit de toutes les incertitudes de cette situation, cette expérience lui offrait d'étonnantes opportunités.

Comme celle de revenir ici.

Ou de poser un vaisseau vulcain tel que l'Intrepid sur Terre. Parce que, finalement, il l'avait fait, il avait piloté ce navire avec son instinct et avait atteint cette planète illusoire. Il avait prit le parti de croire que ce second échange ne résultait pas d'une fusion mentale à proprement parler mais de l'existence de ce lien qui s'était formé entre eux. Bien que visiblement réticent, le vulcain avait admis cette possibilité. Si ce n'était pas une fusion mentale, il était forcément capable de trouver un moyen de quitter cet endroit, après tout ce lien était aussi un peu son œuvre.

- Enfin, bref, je crois avoir rempli ma première part du contrat en parvenant jusqu'ici-

- Cela ne prouve en aucun cas qu'il existe 'une porte de sortie' pour vous dans ce lieu, contra stoïquement le vulcain.

- Une chose à la fois, Monsieur Spock. Je ne partirai pas d'ici avant que vous n'ayez fait ce que vous m'avez expliqué, cet…

- Echange d'énergie vitale, compléta le vulcain pour lui.

- Exactement. Il ne me semble donc que c'est à votre tour d'agir.

L'homme le fixa en silence, ses émotions parfaitement masquées derrière ce bouclier qu'il avait réussi à mettre en place entre le moment où ils étaient arrivés à un accord et celui où ils avaient pénétré dans ces infrastructures, puis finalement il laissa échapper un soupir presque imperceptible.

- J'ignore dans quelle mesure cela vous affectera et-

- Nous avons déjà discuté de cela, inutile de revenir sur ce sujet ; je suis prêt à en supporter les conséquences.

Jim comprenait en partie ses réticences et il n'oubliait pas que leurs opinions différaient sur la nécessité de prendre ce risque. Mais il préférait mettre son agacement face à son entêtement de côté et que les choses avancent.

Spock l'étudia avec attention avant de finalement fermer les yeux.

Tout se dissipa. Les bâtiments, le vulcain, lui-même.

Il allait se réveiller.

Ou c'est ce qu'il crût.

Le temps sembla rester en suspend durant une éternité, son esprit anesthésié et semblant vaguement attiré par les profondeurs de quelque chose qu'il ne parvenait pas à définir.

Quelque chose avait dû mal tourner. Il devait réagir. Et il se sentait trop faible pour tenter quoi que ce soir. Il haïssait cette sensation.

- Capitaine Kirk ?

Il ouvrit les yeux sur le décor inchangé. Son compagnon l'observait avec inquiétude, ce sentiment passant clairement à travers ses boucliers.

- C'est fait ?

- Affirmatif.

- Vous sentez une différence ? insista-t-il.

Parce que lui, à part cette expérience désagréable, ne ressentait rien du tout.

- En effet. Et ce sera sans aucun doute aussi votre cas à votre réveil, comme le laisse supposer votre apparence actuelle.

Il haussa les sourcils. Son apparence ?

Il tressaillit presque en levant sa main à hauteur de ses yeux. Grisâtre, translucide.

- C'est… très parlant, lâcha-t-il.

Spock ne le quittait pas des yeux. Son inquiétude était toujours présente. Il venait apparemment de se lancer dans l'inconnue en agissant de la sorte. Mais, en même temps, réalisa-t-il, il semblait… intrigué par ce résultat. Cette curiosité toute scientifique l'amusa et sa surprise laissa place à la satisfaction. Maintenant, ils pourraient sans doute atteindre le système d'Eridani avant qu'il ne soit trop tard.

Kirk laissa son regard errer autour de lui, à présent assez désireux de savoir à quelles conséquences il aurait à faire face dans le monde 'réel'. Bones risquait de ne pas apprécier.

- Ah ! s'exclama-t-il. Je crois que c'est ma porte de sortie, dit-il, en indiquant d'un geste de la main l'ascenseur qui menait aux étages supérieurs du Quartier Général de Starfleet.

Il n'aurait pas su vraiment comment l'expliquer mais ça lui paraissait aussi évident que lorsqu'il s'était assis devant la console de pilotage de l'Intrepid ; il soupçonnait que toutes ces représentations mentales du chemin qu'il devait suivre devaient être liées à la force de sa volonté mais il ne parvenait pas très bien à en comprendre les ficelles.

Son affirmation sembla laisser Spock perplexe mais il ne fit aucun commentaire.

- Vous êtes sûr que vous ne voulez pas… venir avec moi ?

- Comme je vous l'ai dit, Capitaine Kirk, je vais avoir besoin de l'assistance d'un autre télépathe afin de pouvoir vous rejoindre dans le monde physique.

Le capitaine jeta encore un coup d'œil vers l'ascenseur puis se tourna vers le vulcain en souriant.

- Nous vous attendrons, Monsieur Spock, alors ne nous faîtes pas faux bond. Et tant que j'y pense, lança-t-il par-dessus son épaule, avec un dernier sourire, alors qu'il s'éloignait de lui, vous pouvez m'appelez Jim, vous savez.

KSKSKSKSKS

Il ouvrit les yeux, son nez enfoui dans les cheveux noirs, ses lèvres à quelques millimètres de sa nuque.

Il lui fallut quelques instants pour comprendre pourquoi il se trouvait dans cette position et réaliser que l'odeur peu familière mais pas désagréable qui lui chatouillait les narines était celle de leur invité. S'il ne s'était pas retrouvé dans un équilibre précaire au-dessus du sol, il aurait même pu trouver cette chaleur qui émanait par vague du vulcain très agréable.

Jim s'écarta lentement, vacillant sur ses jambes. Le vulcain avait eu raison. Il ne se sentait pas bien, il avait des vertiges et la pièce ne semblait pas vouloir s'arrêter de tourner autour de lui.

Il se dirigea maladroitement vers un siège et s'y écroula.

Il sentait un battement régulier dans sa tempe comme s'il venait de courir pendant des kilomètres, pourtant sa respiration était clame. Mais ses muscles étaient douloureux comme s'il venait effectivement de courir un marathon et, contrairement à l'agréable sensation qu'on ressentait lorsque l'on pouvait enfin récupérer d'une course de ce genre, il avait l'impression que ses muscles restaient tendus, actifs.

Kirk pencha la tête en arrière, laissant échapper un gémissement.

Deux minutes plus tard, il dormait.

KSKSKSKSKS

- James Tiberius Kirk ! Que diable faîtes-vous dans mon infirmerie ?

Il se réveilla en sursaut, grimaçant lorsqu'il ouvrit les yeux sous la lumière vive du domaine de McCoy et qu'un martèlement désagréable naquit dans son crâne.

Le médecin, cependant, n'en avait cure et continuait de décharger sa fureur sur lui.

- Je vous ai ordonné de rester loin de ce vulcain hier ! Et où faut-il que je vous retrouve, avant même que je ne débute mon service ? Ici ! A même pas deux mètres de ce télépathe qui a failli vous tuer il n'y a même pas vingt-quatre heures !

- Bones, parvint-il à placer alors que l'autre reprenait son souffle pour continuer sa harangue, vous allez réveiller vos patients si vous continuez ainsi.

L'homme devint rouge de colère mais son ton diminua d'un cran. Il continua d'une voix basse et menaçante.

- Suivez-moi dans mon bureau, Capitaine, et vous allez avoir intérêt à trouver une très bonne excuse pour que je ne vous déclare pas dès maintenant inapte à diriger ce vaisseau pour la pure et simple raison que vous êtes soumis à un contrôle extraterrestre, grinça-t-il entre ses dents.

Le médecin tourna les talons d'un mouvement brusque pour regagner son bureau d'un pas lourd et rageur. Kir soupira en se passant une main sur le visage. S'il ne s'était pas écroulé comme une pierre après avoir quitté Spock, il aurait pu éviter cela.

- Ce qui est fait est fait, dit-il pour lui-même, en se levant.

Il retint un gémissement de douleur, s'appuyant lourdement sur son siège. Ses muscles étaient toujours aussi tendus que la veille, voire davantage, comme s'ils avaient continué à travailler durant la nuit écoulée.

Il poussa sur ses jambes, bien décidé à ne pas parler de cela à son médecin en chef, qui y trouverait là une raison supplémentaire pour le priver de son commandement, et se dirigea avec un certain fatalisme vers sa potence.

KSKSKSKSKS

Deux jours passés, deux jours restants.

Le capitaine était sur sa passerelle, terminant de lire le rapport qu'un enseigne lui avait apporté. Les réparations en salle des machines avançaient bien, Scotty faisait des merveilles, comme toujours. Il y ajouta ses recommandations et le signa avant de le mettre de côté et d'en prendre un autre. Il ne commença toutefois pas immédiatement sa lecture ; il laissa ses yeux se perdre dans la vue qui défilait sur l'écran principal.

L'espace. Semblable à d'autres parties de l'univers qu'ils avaient déjà visitées et pourtant si éloigné de leurs routes habituelles. Cette fois, pour récupérer leurs hommes, ils avaient dû s'aventurer dans des zones qui les avaient grandement déviés de leur cap. Et leur retour n'était par une marche-arrière mais un contournement de l'Empire Klingon pour rejoindre Vulcain.

Deux jours. Deux jours encore avant qu'ils soient à portée de communication. Ils avaient bien déjà fait quelques tentatives mais les chances que leurs transmissions rudimentaires soient passées à travers les fortes interférences de cette zone étaient infimes. En voyant à quel point leurs possibilités de communiquer étaient sommaires après la bataille, il avait été persuadé que ces cinq longues journées d'attente ne pourraient pas être réduites de la moindre heure. Uhura avait fait preuve d'un talent tout à fait digne d'elle en lui prouvant qu'il avait tort et en réduisant cette attente de vingt heures. Il était fier de cet équipage et d'être leur capitaine.

- Capitaine, nous recevons un message, vint justement la voix de la jeune femme.

- D'où provient-il, Lieutenant ?

Kirk avait déjà abandonné le padd, alerte, et songeant que s'ils devaient se défendre contre une attaque à l'heure actuelle, le combat serait rude.

- Il s'agit de Starfleet, Monsieur, il semblerait qu'ils aient envoyé une sonde à notre rencontre.

Le capitaine fronça les sourcils.

- Que disent-ils ?

L'officier des communications se concentra sur la transmission.

- Il s'agit d'un bref message nous délivrant notre nouvel ordre de mission. L'Entreprise à ordre de se mettre immédiatement en route vers les frontières de la Zone Neutre Romulienne. Nous devrions recevoir les objectifs de notre mission en cours de route. Il précise également qu'aucun retard ne peut être envisagé.

Jim serra les poings, fixant le poste de communication sans pour autant diriger son attention sur Uhura qui attendait ses ordres.

La frontière de la Zone Neutre était à six jours de leur emplacement actuel. Il ignorait combien de temps le vulcain tiendrait. Il ne savait même pas si lui-même parviendrait à accomplir une mission dans son état. Il luttait tant bien que mal contre la fatigue grâce aux quelques breuvages que Bones lui avait donnés et il était capable de donner le change tant qu'il se cantonnait au travail administratif.

Deux jours. Juste deux jours et ils auraient pu demander qu'on leur envoie un vulcain pour aider Spock.

Il serra les poings à s'en faire mal. Quel foutu mauvais timing !

Il inspira profondément puis donna ses ordres.

- Renvoyez à la sonde le message que nous avons tenté de transmettre à Starfleet il y a quarante-huit heures et accusez bonne réception de sa transmission pour qu'elle reprenne sa route. Monsieur Sulu, cap sur la Zone Neutre Romulienne vers les coordonnées indiquées dans le message, vitesse de distorsion quatre.

Ses officiers se mirent immédiatement au travail et il reprit aussi sec le padd qu'il devait commencer à lire.

Il sentait en lui un besoin, qui frôlait l'irrationnel, de sauver Spock. Et, pourtant, il ne pouvait pas désobéir à un ordre direct pour venir en aide à un presque parfait inconnu. Aussi ardemment voulait-il préserver la vie de ce vulcain, il avait un devoir à accomplir et un équipage dont il devait être digne.

A suivre...