En territoires improbables

Chapitre 6

Jim n'en revenait pas.

Quelques heures plus tôt il ne s'agissait encore que d'une étrange histoire de lien mal définie, parce que le patient de McCoy n'avait pas encore récupéré de son séjour chez les Klingons. Maintenant, le vulcain lui annonçait qu'il était en partie responsable – dans une discutable mesure – de sa mort prochaine presque inévitable.

Rectification. D'une mort qu'il pensait probable et dont il n'avait pas jugé utile de lui parler jusqu'alors.

- Non.

- Vous refusez, constata le vulcain d'une voix blanche.

- Exactement, je refuse, dit-il, en ignorant le choc qui se peignait finalement sur son visage, je refuse d'abandonner simplement parce que la situation semble désespérée, Monsieur Spock !

- Il n'y a rien –

- Oh, n'en soyez pas si sûr ! Vous m'avez appelé, même si vous ne semblez pas en avoir conscience. Vous dîtes vous-même que votre corps agit indépendamment de votre volonté et vous voudriez que j'accepte vos probabilités sans broncher ? Je ne laisserai pas les choses se terminer de cette façon.

Ils s'affrontèrent du regard, Kirk bien décidé à se montrer inflexible.

A partir du moment où cet homme avait posé le pied sur son vaisseau, il considérait qu'il était tombé sous sa responsabilité. Les vies se perdaient trop facilement dans l'espace et il n'était pas dit qu'il ne ferait pas tout son possible pour en préserver une lorsqu'il en avait l'occasion.

Et d'autant plus lorsqu'il s'agissait de cette vie.

Il n'aurait pas su dire d'où sortait cette dernière pensée mais elle sonnait étrangement juste dans son esprit.

- Il est illogique de refuser la réalité des faits. Ma condition ne s'améliorera probablement pas et, si vous avez observé mon corps, vous avez très certainement dû remarquer les signes visibles de cette affirmation. Il serait nettement plus productif de vous concentrer sur votre retour au monde physique.

- Si j'ai pu quitter cet endroit une fois, je pourrai le faire à nouveau, dit-il avec conviction.

Il y avait toujours une solution, et elle était d'autant plus facile à trouver lorsque celui qui vous faisait face se décidait enfin à dire clairement de quoi il en retournait.

Le vulcain ne répondit rien, commençant peut-être finalement à comprendre qu'il ne gagnerait pas à ce petit jeu. Il se contentait de l'observer, debout devant lui, dans une posture toujours aussi droite, les mains jointes derrière son dos. Cette matérialisation de l'homme lui semblait toujours aussi réelle et 'solide'. Tout comme-

Kirk fixa attentivement un point au-dessus de l'épaule de son aîné son imagination devait lui jouer des tours.

Il dépassa rapidement le vulcain à nouveau imperturbable et examina la console de plus près.

Des trous. Des zones qui variaient en largeur d'un endroit à l'autre mais qui étaient aussi noires que de l'encre. Lorsqu'il avança sa main, ses doigts ne rencontrèrent que le vide, même là où la console était toujours parfaitement visible.

- Spock ? interrogea-t-il, ayant un mauvais pressentiment.

Les yeux noirs croisèrent les siens.

- Que se passe-t-il ? insista le capitaine.

- Mes forces s'amenuisent.

- Mais enfin, ça ne peut pas se produire si rapidement ! Cela ne fait qu'un peu plus d'une journée que vous être sur l'Enterprise alors que vous êtes resté des mois avec les Klingons.

- Je vous l'ai dit, Capitaine Kirk, je ne suis plus en mesure de retarder le processus. Lorsque je vous ai attaqué-

- Oui, je sais, le coupa-t-il, son inquiétude quand à la survie du vulcain, et maintenant la sienne, le rendant plus fébrile. Il doit pourtant bien exister un moyen. Une chose à laquelle nous n'aurions pas pensé.

Il fit les cent pas sur le pont, essayant d'étudier chaque élément qu'il lui avait présenté et d'y déceler un détail d'importance qui aurait pu lui échapper.

C'était son arrivée qui avait accéléré tout cela. Mais son départ n'avait rien changé. Pas la bonne direction. Il pouvait tenter de trouver une solution pour le ramener à la conscience ; il n'avait pas totalement abandonné cette idée de jouer les pilotes… Ca risquait d'être trop long et trop hasardeux avant qu'il ne parvienne à un résultat. Autre chose. Que lui avait dit Spock sur cet espace ? Qu'il l'avait créé grâce à sa volonté, un choix conscient… tandis que lui s'y était projeté instinctivement. Mais ils étaient liés également. Ce lien devait bien pouvoir servir à quelque chose. Spock lui avait dit qu'il ne pensait pas qu'il l'entraînerait avec lui. L'inverse était-il possible ? Était-il capable de-

- Je ne puiserai pas dans vos forces afin de compenser la perte des miennes.

L'affirmation claire et définitive lui fit grincer des dents.

- Alors, c'est faisable ? demanda-t-il.

Il repoussa le plus loin possible son agacement à la pensée qu'il avait lu en lui comme dans un livre ouvert et qu'il refusait déjà la solution qu'il pensait avoir trouvé sans lui laisser le temps de même la cerner lui-même. Le vulcain n'ajouta rien, s'enfonçant dans un mutisme obstiné.

- Qu'y a-t-il donc de si problématique dans cette tentative ? Vous êtes conscient que même si vous choisissez de vous taire, je suis encore susceptible de tenter ma chance, n'est-ce pas ? Après tout, rien ne prouve que votre coopération soit absolument nécessaire à ce stade.

Il vit les fines lèvres se serrer davantage.

Bien sûr, il n'était pas certain de ce qu'il avançait mais il espérait qu'il parvenait à nouveau à masquer suffisamment ses sentiments afin que son compagnon ne doute pas de sa détermination à agir.

- Je ne comprends pas pourquoi vous souhaitez à ce point intervenir dans le dénouement logique de cette situation.

- Logique ? Logique ! s'emporta-t-il, ulcéré par la facilité avec laquelle il acceptait sa mort. Votre capture par les Klingons a été le résultat d'un acte de courage de votre part, et ce détestable état dans lequel vous vous trouvez prouve seulement que vous avez lutté jusqu'au bout pour protéger vos compatriotes. Et vous ne comprenez pas pourquoi j'essaie de vous aider ?

Son éclat soudain ne lui fit cependant aucun bien. Jim sentait toujours l'incompréhension stagner entre eux. Pour la première fois, il réalisait à quel point la différence de mentalité entre les Vulcains et les Humains pouvait s'avérer profonde dans certains domaines.

- Mettre en danger la vie d'un capitaine de Starfleet, aux capacités reconnues, pour essayer de prolonger la vie d'un simple vulcain déjà considéré comme perdu par les siens, n'est pas acceptable, dit-il d'un ton formel.

Le capitaine se détourna d'un mouvement brusque, se massant les tempes.

- Spock, reprit-il finalement, plus calme. Je peux comprendre que vous répugnez à mettre une vie en danger lorsque vous estimez que la vôtre a peu de chance d'être sauvée. Mais en aucun cas vous ne pouvez décider que votre vie est sans valeur. Je ne la considère pas sans valeur, et certainement pas d'une valeur inférieure à la mienne. Je pensais pourtant que votre peuple prônait le respect de la vie, cela n'implique donc pas les vôtres ? S'il y a la moindre chance de vous sauver, je ne renoncerai pas, et je ne vous donne pas le choix de refuser cela. Alors aidez-moi ou écartez-vous de mon chemin.

Kirk ne cherchait même plus à masquer sa déception. Il n'avait pas imaginé qu'il allait devoir se lancer dans un bras de fer avec cet homme pour pouvoir faire ce qu'il estimait juste et nécessaire. Eh bien, il avait bien deviné qu'il pouvait se montrer borné mais la situation n'était-elle pas déjà assez critique pour qu'il fasse preuve de tant de réticences à suivre la même route que lui ?

Toutefois, toute la confusion qui planait à présent autour d'eux lui donnait l'espoir qu'il n'aurait pas à faire les choses seul. Que le vulcain se soit montré si convaincu jusque-là avait eu tendance à lui faire oublier qu'il avait passé de longs mois entre les mains des Klingons et que, forcément, sa vision des choses pouvait être aujourd'hui légèrement biaisée.

Ses traits s'adoucirent, le capitaine affichant naturellement un léger sourire sur ses lèvres afin d'alléger un peu l'atmosphère pesante, retombant dans une part plus avenante de son caractère.

- Alors, Monsieur Spock ?

L'homme le jaugea du regard.

- Si j'envisage la possibilité que vous puissiez parvenir à vos fins, consentirez-vous à vous retirer lorsque les chances d'arriver à la conclusion que vous espérez s'avèreront nulles ?

- Vous êtes vraiment têtu, Monsieur Spock, peut-être même davantage que ce bon vieux Bones.

Le vulcain souleva un sourcil et l'expression inédite fit s'élargir son sourire.

- Très bien, accepta-t-il. Si nous en arrivons là, je vous laisserai décider du chemin à suivre.

Maintenant, ils allaient peut-être enfin pouvoir avancer.

A suivre...