En territoires improbables

Chapitre 5

Capitaine Kirk …Capitaine Kirk …Capitaine Kirk … Capitaine Kirk…

- Capitaine ? Capitaine ?

Kirk tourna la tête vers la voix familière pour se retrouver nez à nez avec Pavel Chekov. Il cligna des yeux, passablement secoué. Le jeune homme le dévisageait, fronçant les sourcils.

- Vous allez bien, Monsieur ?

Question pertinente.

Il ignorait totalement comment il avait pu se retrouver dans ce couloir ou même quand il avait pris le temps d'enfiler des vêtements corrects. Pourtant, il masqua son trouble.

- Je vais bien, Monsieur Chekov, ne vous inquiétez pas. Mais vous, que faites-vous ici à cette heure ? Vous devriez dormir.

A vrai dire, il n'avait aucune idée du moment du quart en cours dans lequel ils se trouvaient, il savait simplement que le russe faisait partie de l'équipe qui l'assisterait sur le pont dès le début de son nouveau quart de travail.

Par chance, son approximation s'avéra exacte.

- C'est vrai, Capitaine, mais une idée m'est venue que je dois absolument exposer à Monsieur Scott, se justifia-t-il. J'ai refait les derniers calculs concernant les variations de puissance dans les boucliers durant notre affrontement avec les Klingons, et j'ai remarqué qu'ils pouvaient devenir plus efficaces de quatre pourcents si on déviait une partie de l'énergie secondaire destinée aux moteurs ! s'enthousiasma-t-il. Vous vous rappelez, Capitaine, que les cristaux de dilithium ont fourni une quantité instable d'énergie après leur seconde salve ? Eh bien –

- Je comprends tout à fait, Monsieur Chekov, l'interrompit-il. Vous devriez effectivement en informer Scotty au plus tôt.

- C'est ce que je vais faire de ce pas, confirma le jeune homme en souriant, fier de lui, et en prenant rapidement congé.

Kirk soupira.

Il aimait bien le russe et son énergie débordante mais, dans cette situation bien précise, il était soulagé qu'il ait pu se laisser distraire rapidement et choisir de reprendre presque immédiatement sa route parce que…

Parce qu'il était choqué et furieux.

Qu'est-ce que cela pouvait bien encore signifier ? Il s'était couché dans son lit et puis il reprenait conscience, comme un somnambule, au milieu d'un couloir ! Un couloir…

… à une intersection à peine de l'infirmerie, réalisa-t-il.

L'explication qui se formait dans son esprit ne lui plaisait pas. Il se souvenait… d'une voix. Oui, une voix qui l'appelait. Autant pour ces incertitudes sur les effets de ce lien. Cela était une conséquence fâcheuse. Il n'avait jamais rien eu contre les Vulcains mais il ne pouvait tolérer l'idée de perdre le contrôle de lui-même et de devenir la marionnette d'autrui !

Kirk se remit rapidement en marche, animé par une colère irraisonnée.

Puis il s'arrêta. A deux pas de l'infirmerie.

Ce Spock était plongé dans un état de détresse qu'ils ne parvenaient pas à comprendre correctement. Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il se raccroche au seul lien – c'était le cas de le dire – qu'il avait encore avec la réalité ? Et que voulait-il faire, lui, en se précipitant vers son lit alors que McCoy le lui avait formellement interdit ?

Le capitaine se força à redevenir plus rationnel.

Une telle fébrilité dans ces circonstances n'était pas tolérable. Il avait besoin de garder la tête froide. Peut-être que s'il se concentrait suffisamment sur cette pensée, il pourrait empêcher que cela se reproduise. Il n'avait peut-être pas les capacités mentales d'un vulcain mais il devait avoir assez de volonté pour empêcher qu'on ne lui vole son libre-arbitre.

Jim hésita un instant puis se détourna pour retourner dans ses quartiers.

Contre son meilleur jugement, toutefois, il changea d'avis et entra finalement dans l'infirmerie.

Quelques membres du personnel soignant croisèrent sa route et le saluèrent poliment. Aucun d'eux ne chercha à l'empêcher d'atteindre le lit de leur invité ; comme il le pensait, Bones avait pris la sage décision de ne pas ébruiter l'affaire.

Lorsqu'il vit le lit du vulcain, il resta prudemment à près d'un mètre de lui. Il nota les bandages autour de ses poignets. A force de se débattre, il avait dû finir par se blesser. Ce qui expliquait sans doute que davantage d'entraves maintenaient à présent son corps solidement attaché au lit.

C'était ridicule ; comment McCoy voulait-il qu'il puisse lui faire le moindre mal dans une telle position ?

Il passa outre les recommandations du médecin et vint se placer aux côtés de l'homme alité. Son teint était plus pâle, s'approchant définitivement plus du blanc maladif que de la nuance verdâtre qui aurait dû le caractériser.

Son état se dégradait, Kirk pouvait le dire rien qu'en le voyant. Il était très loin de l'aspect – sans doute celui qu'il avait lorsqu'il était en pleine santé – qu'il lui avait montré sur son Intrepid personnel. Des cernes noires sous les yeux, des traces encore visibles d'hématomes sur son visage, une attèle à la jambe… et une multitude de blessures internes dont il se souvenait vaguement que Bones en avait déclamé la liste.

Pour être honnête, il avait fallu qu'il soit enfermé avec lui dans son esprit pour que son état réel parvienne à le frapper à ce point. Oh, il n'était pas mourant.

Non.

En fait, ils n'en savaient rien. McCoy avait beau être un médecin d'une rare compétence, la physiologie vulcaine lui était difficile à comprendre correctement sur une si courte période. Et il restait à savoir l'influence réelle que pouvait avoir l'esprit sur le corps vulcain.

On en revenait toujours là.

Sachant que lui était capable d'entrer en contact avec son esprit, il aurait dû être en mesure de faire quelque chose ! Toujours, toujours, il en revenait au même point. Et cette situation l'irritait de plus en plus profondément. S'il avait les cartes en main, il devait les utiliser.

Le capitaine l'observa encore un moment puis, d'un geste résolu, posa sa main sur la sienne. Il sentit un courant électrique le traverser mais n'y donna guère d'importance ou d'attention.

Monsieur Spock, pensa-t-il en focalisant son regard sur l'homme, pouvez-vous m'entendre ?

Il patienta quelques minutes.

Rien ne changea. Pas le lus petit signe de crispation passagère sur son visage, pas le moindre écho dans son esprit.

Il inspira profondément, repoussant cette pensée agaçante qui lui affirmait qu'il se montrait trop présomptueux en imaginant qu'il avait vraiment la capacité d'influer sur son état, et ferma les yeux pour tenter à nouveau l'expérience.

Monsieur Spock, je suis persuadé que vous avez le pouvoir de m'entendre. Faites un effort. Nous avons besoin de votre aide pour stabiliser votre état. Monsieur Spock !

Il ressentit une soudaine pointe de douleur à l'arrière de son crâne et, lorsqu'il ouvrit les yeux, vacilla légèrement, pris de vertiges. Involontairement, Kirk resserra davantage sa prise sur la main du vulcain et un gémissement s'échappa de l'homme alité ; le capitaine s'écarta immédiatement. Ce n'était pas ce genre de réaction qu'il attendait. Il se demandait si la douleur qu'il avait ressentie était un signe de rejet de sa part et si son insistance ne l'avait pas également fait souffrir.

Il fit quelques pas et s'éloigna du lit, pensif. Devait-il renoncer à cette méthode ? Mais que pouvait-il faire d'autre ? Au moins, cela l'avait fait réagir.

Jim revint vers leur invité, un peu refroidi mais toujours aussi déterminé.

Lorsque Spock s'était jeté sur lui…

Il avança lentement son visage vers le sien.

… il avait focalisé son attention sur ses tempes.

Insupportable.

Ou presque.

La pression exercée dans sa tête était indescriptible. Mais il ne recula pas. Il avait émis l'hypothèse que le vulcain peinait à lui communiquer des pensées cohérentes ou dépassant leur forme la plus basique tant qu'il se contentait de limiter leur contact. Tout était question de maîtrise de l'esprit. Son raisonnement était peut-être simpliste mais poser son front contre le sien lui avait semblait être la solution la plus évidente.

La sensation très déplaisante ne paraissant pas se décider à refluer, Jim commençait à croire qu'il aurait dû se résoudre à obéir à son médecin.

- Pourquoi avez-vous fait cela ?

Le capitaine cligna des yeux.

Oh. Bien. Il y était parvenu finalement. La transition entre ses efforts qui ne semblaient mener à rien et son retour à bord de l'Intrepid ne s'était pas marquée très clairement dans son esprit mais il était là. Face à Spock. Entouré par un sentiment contenu d'incompréhension et d'irritation.

- Vous m'avez appelé, se contenta-t-il de répondre.

Ce vulcain avait beau lui présenter un visage stoïque, il se sentait légèrement agacé par son ton supérieur et désapprobateur.

- Je n'ai en aucun cas fait une telle chose.

Kirk le fixa avec une certaine incrédulité. Son affirmation était parfaitement sincère et convaincue.

- Oh, si, vous l'avez fait, contra-t-il en fronçant les sourcils et en se remémorant la colère qu'il avait ressenti au moment où il s'était « réveillé » dans un couloir de son vaisseau. Ecoutez, il est évident que vous n'avez qu'un contrôle partiel-

Mais il n'alla pas plus loin.

Honte, colère, remord, dégoût.

Spock avait visiblement perdu encore un peu plus de sa capacité à masquer ses émotions depuis leur dernier… échange.

- En fait, ça n'a que peu d'importance, se rétracta-t-il, bien qu'il fût décidé à revenir sur ce sujet plus tard. Ce qui compte c'est que vous m'en disiez davantage sur vous – sur votre physiologie – afin que mon médecin en chef puisse vous remettre sur pied.

Jim passa une main sur sa nuque, se demandant par quoi il devrait commencer son explication. Puis l'image de Bones tempêtant dans l'infirmerie afin qu'on le maintienne en vie s'imposa à lui.

- Il y a un autre problème. Sans lui, je n'aurais sans doute pas survécu à la première fusion mentale que vous avez initiée. Était-ce volontaire de votre part ?

Car, en dépit de ce qu'il avait affirmé à son ami, il n'avait pas écarté la possibilité que le vulcain ait pu faire cela dans le but de tuer « le Klingon » qui avait fait l'erreur de s'approcher de lui.

L'homme resta silencieux, se contentant de le fixer d'un air froid.

Et de nouveau un faible écho d'émotions. Surprise, regret et, une fois de plus, de la colère.

- J'ignorais que vous seriez entraîné à ma suite. Etant conscient des risques encourus, il est d'autant plus irresponsable de votre part d'être revenu ici.

S'il avait trouvé le vulcain intelligent, calme – voire même doux, à leur première rencontre, il appréciait nettement moins ce brin de condescendance avec lequel il s'adressait à lui. Ca l'agaçait même prodigieusement.

Kirk s'efforça de garder un ton neutre bien qu'il se montra sans aucun doute plus sec.

- Qu'entendez-vous par « entraîné à votre suite » ? Voulez-vous dire que-

- Mon corps est en train de s'éteindre.

- Et vous avez l'intention de laisser cela se produire sans vous battre ? claqua-t-il, déçu et sentant une pointe de fureur le traverser.

Aurait-il mal jugé cet homme lorsqu'il avait pensé qu'il aurait pu faire un digne membre de l'équipage de l'Enterprise ?

Spock se crispa visiblement.

- Il est trop tard pour cela. J'ai accepté mon sort.

- Bon sang ! Il y a des hommes qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour vous sortir de là et vous baissez les bras ? Comment pensez-vous que réagiront vos parents lorsqu'ils apprendront que nous vous avons retrouvé en vie et que, quelques jours – ou quelques dizaines d'heures – plus tard, nous leur annoncerons votre décès ?

L'éclat de rage qu'il perçut et la violente secousse qui ébranla l'Intrepid ne l'impressionnèrent pas mais il attendit que son compagnon prenne la parole. Ce qu'il fit immédiatement.

- Vous ignorez tout de nous, Capitaine Kirk.

Et sa voix semblait raisonner dans toute la salle qu'ils occupaient, lourde et menaçante.

- Au moment où il s'est avéré que je n'avais plus la capacité de protéger les informations en ma possession, je me suis plongé dans un état qui conduirait au dépérissement de mon corps et au retrait partiel de mon esprit. Lorsque vous m'avez conduit à bord de votre vaisseau, il était trop tard pour inverser le processus par moi-même. Rien ne pouvait être fait si ce n'était le ralentir dans une moindre mesure ; agir de cette manière a, certes, affaibli mes défenses et mes contrôles, mais cela me laissait 24,2 % de probabilité de pouvoir atteindre Vulcain afin qu'un guérisseur puisse tenter une quelconque action. Néanmoins, votre intervention a réduit ces chances à 0,08 %, m'ôtant toute capacité à influer sur mon état.

Spock clôt un instant les paupières et le maelström d'émotions avait disparu au moment où il ouvrit à nouveau les yeux.

- Tout ce que je souhaite à présent, Capitaine Kirk, c'est que vous rendiez mon corps à ma famille afin que mon katra* puisse rejoindre celui de mes ancêtres.

A suivre...