En territoires improbables

Chapitre 4

La connexion avait été rompue.

Le visage de Bones planait au-dessus du sien. Ses muscles et sa tête étaient douloureux, il avait la bouche sèche.

- Jim ?

- Je… vais bien, Bones, dit-il en tentant de se redresser mais doucement, bien que fermement, forcé à rester allongé par son ami. Que s'est-il passé ?

- On a failli vous perdre, déclara le médecin d'un ton grave.

Son regard voyageait entre le panneau au-dessus de lui, son tricordeur médical et son visage. Il se retourna et demanda à une infirmière de préparer plusieurs hypo puis continua.

- L'infirmière Chapel vous a retrouvé convulsant au pied du lit de notre invité et vos constantes sont descendues dangereusement bas.

Il lui fit plusieurs injections puis paru un minimum satisfait.

- Il me semblait pourtant vous avoir clairement demandé de rester sur vos gardes, vint finalement la remontrance dure du médecin.

- Vous lui aviez mis de nouvelles entraves.

- Qui n'ont de toute évidence pas été suffisantes à contenir sa force herculéenne de vulcain, grinça-t-il. Vous avez eu de la chance. J'ignore dans quelle mesure, après une telle période passée en compagnie des klingons, il aurait pu endommager votre esprit.

- Il est parfaitement lucide, contra-t-il.

- Ce qui explique, je suppose, son attaque, railla-t-il à son tour. Les marques sont encore présentes sur vos tempes, vous savez.

- Il m'a pris pour un klingon, Bones.

McCoy l'observait avec une expression dubitative marquée sur le visage et le capitaine réalisait que, sans vraiment y penser, il avait pris sur lui de défendre ce Spock.

- Je devrais peut-être revoir mon jugement quant à l'ascendant qu'il a pu prendre sur vous, statua sérieusement son ami. Vous n'avez échangé que quelques mots avec lui et vous le croyez déjà sur parole ?

- Ne dit-on pas que les vulcains ne mentent pas ? Et puis, j'ai eu l'occasion d'en apprendre un peu plus à son sujet.

En tous cas, il avait au moins la certitude que les émotions diffuses qu'il avait senti émaner de lui ne pouvaient être factices.

- Oh, je vois, il a envahi votre esprit et vous a montré à quel point il était digne de confiance tandis qu'il vous entrainait lentement mais sûrement vers votre mort, ironisa le médecin. C'est en effet tout à fait l'image que je me fais d'un gentil, lucide et inoffensif vulcain.

Jim leva les yeux au ciel, agacé, et se redressa finalement malgré le regard désapprobateur de son officier médical en chef. Il jeta un coup d'œil autour d'eux pour s'assurer que le reste du personnel médical n'était pas à portée d'oreille.

- Les choses ne sont pas aussi simples. Je suis certain que cela était totalement indépendant de sa volonté.

McCoy le jaugea d'un air peu convaincu.

Il ne pourrait vraiment comprendre que lorsqu'il lui aurait clairement exposé la situation.

KSKSKSKSKS

- Ca me fait mal de l'admettre, Jim, mais cela dépasse complètement mes compétences.

- Ne vous inquiétez pas, Bones, je m'y attendais.

Il laissa son regard s'attarder sur le lit du vulcain à quelques mètres d'eux.

- Vous savez, j'y ai réfléchi pendant que nous en parlions et je n'y vois pas beaucoup de solutions. Je pensais que mon réveil provoquerait le sien et que nous pourrions en parler calmement mais je crois que vous avez raison en ce qui concerne son traumatisme. Cela a altéré quelque chose en lui qui l'empêche d'être tout à fait maître de lui en dehors de cette part limitée de son esprit. Le problème c'est que j'ignore finalement les effets à long terme de ce « lien ».

Bones resta songeur un instant.

- Nous n'avons pas d'autre choix que d'attendre d'être à portée de communication de Vulcain. Car je vous interdis formellement de l'approcher tant que nous n'en saurons pas davantage, le prévint l'homme en blouse bleue.

- Nous ne pourrons pas établir de communication avec un relais de la Fédération avant cinq jours et pas avant une semaine avec le système d'Eridani. Vous avez vraiment l'intention de le laisser sans soins durant une si longue période ? dit-il en masquant la pointe d'indignation qui cherchait à se manifester dans sa voix.

- Je n'ai jamais dit une chose pareille, et vous le savez très bien ! Je ferai mon possible. Mais il semble être plus dangereux encore pour vous que pour tout autre membre de cet équipage. Il est de votre devoir de ne pas vous exposer à un danger inutile. Je vais me charger de lui jusqu'à ce qu'il soit prouvé que vous pouvez l'approcher sans risque.

Il avait parfaitement conscience de son devoir, ses obligations ne quittaient jamais son esprit. Il était dans un sens bien égoïste de vouloir apporter son aide à une seule personne alors qu'il avait en charge la sécurité de plus de quatre cents vies. Il savait tout cela. Et qu'il paraissait évident qu'il était le seul à pouvoir tirer une réaction encourageante du vulcain n'aurait pas dû avoir tant d'importance à ses yeux.

Il se passa une main dans les cheveux et força une part de sa tension à le quitter.

- Je vais tenir compte de vos conseils, Bones. Quand jugez-vous que je pourrai rejoindre la passerelle ?

Le médecin l'étudia du regard quelques secondes de plus.

- Je vous retire du service actif pour les douze prochaines heures – et je n'accepterai aucune protestation ! Je vous aurais bien gardé quelques heures encore ici mais vous semblez avoir entièrement récupéré donc… Retournez dans vos quartiers et reposez-vous, Jim. Sulu vous appellera de toute façon s'il y a le moindre problème.

L'idée ne l'enchantait guère mais il se plia aux ordres du médecin. Au moins, cela lui donnerait quelques heures pour remettre de l'ordre dans ses réflexions à propos de cet intriguant vulcain.

KSKSKSKSKS

Il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Savoir que le vulcain était prisonnier de son propre esprit, et que lui – Jim Kirk – avait peut-être la clé pour l'en sortir, avait tendance à le rendre nerveux.

Il n'aimait pas l'inaction lorsque la solution lui semblait si proche.

Lorsqu'il avait enfin eu fini de lire tous les rapports liés aux avaries et conséquences de leur affrontement avec les Klingons, son esprit s'était recentré sur le cas de l'homme allongé sur un lit de l'infirmerie. S'il avait repris conscience, ce n'était en aucun cas de son fait mais bien dû à l'acharnement de McCoy qui avait réussi à le sortir de cette situation qui se rapprochait dangereusement de l'impasse.

Rien ne disait cependant que ce petit miracle pourrait se reproduire s'il se retrouvait à nouveau dans cette situation. Pas même avec son idée un peu fantaisiste de piloter ce vaisseau fantôme jusqu'à atteindre une des deux planètes et de s'en servir comme porte de sortie.

Et puis, ce qu'il aurait vraiment aimé, c'était de pouvoir entraîner Spock à sa suite et l'aider à retrouver un meilleur contrôle sur lui-même. Car, en y repensant, Kirk avait finalement pu identifier le sentiment qui avait été persistant, quoique très bien masqué, tout au long de leur échange : un profond dégoût de lui-même face à sa confusion et l'incapacité de garder la maîtrise de son corps et de son esprit.

Il n'aimait pas cette émotion.

Il ignorait quel genre de conflit interne il avait eu à surmonter en ayant une mère humaine mais il lui avait bien fait comprendre qu'il se déclamait lui-même comme vulcain. Ne leur avait-on pas appris, dans leurs jeunes années, que l'émotion était l'ennemi à abattre pour ce peuple ? Jim ne pouvait juger leurs coutumes ou leurs croyances mais tous ses instincts lui disaient que l'officier vulcain ne pouvait pas se sortir seul de cette situation.

Tout cela était d'autant plus frustrant qu'il ignorait si le temps pourrait avoir un impact important ou non sur l'aggravement de son état.

Son premier réveil lucide ne semblait finalement n'avoir été qu'un pur coup de chance car, quelques heures plus tôt seulement, il était apparemment revenu à la conscience délirant, agité, laissant échapper des exclamations vulcaines et passablement violent. Selon le rapport qu'il en avait reçu, ils l'avaient sédaté pour forcer son corps à prendre du repos par ce que, évidemment, son état physique ne semblait pas s'être amélioré depuis qu'ils l'avaient extrait du repère de ces satanés Klingons.

Bon sang… ! Que cela pouvait l'agacer d'avoir si peu de contrôle sur cette situation !

Kirk se retourna encore une fois dans son lit et s'intima au repos. Il ne pourrait aider personne s'il n'avait pas l'esprit et le corps le plus reposé possible.

Dès que son quart de travail commencerait, il irait demander son rapport à Scotty sur l'état actuel du vaisseau et verrait avec Uhura si rien ne pouvait leur permettre de joindre Starfleet plus rapidement.

A suivre...