En territoires improbables

Chapitre 3

Il se retrouva sur la passerelle d'un vaisseau, non pas le sien mais un vaisseau aux caractéristiques plus vulcaines. Il aurait pu se croire dans la réalité mais le lieu était désert et l'écran principal donnait un aperçu d'une planète rougeoyante, qu'il identifia comme Vulcain, et de la Terre - qui étaient censées se trouver à des années–lumière de leur emplacement actuel.

- Eh bien, ce n'était pas exactement l'idée que j'avais en tête mais je suppose que c'est un premier pas.

Il continua d'explorer du regard ce qui l'entourait, s'émerveillant de la précision avec laquelle chaque élément était représenté, laissant ses doigts courir sur les consoles inoccupées et s'étonnant de leur texture si réelle.

- L'Intrepid, n'est-ce pas ? dit-il en croisant le regard du vulcain qui était le seul autre occupant du lieu. Il se tenait debout, les mains derrière le dos, à côté d'une console qui – sur l'Enterprise – aurait pu correspondre à celle de l'officier des sciences.

- En effet, Capitaine Kirk.

Spock semblait impassible et, pourtant, le capitaine pouvait ressentir son agitation comme-ci elle traversait chaque parcelle de son propre corps, ou du moins l'illusion de ce corps.

- Savez-vous que ce navire…

La posture du vulcain se tendit légèrement ; une vague de sentiments – du chagrin, de la colère, du regret – le traversa plus intensément.

- Je suis désolé, offrit Kirk en guise de condoléances.

- J'ai soupçonné qu'un évènement majeur était survenu durant leur mission. Bien qu'au moment des faits, je ne disposais pas de mes pleines capacités, je n'avais que peu de doutes sur leur sort.

Était-ce une façon à lui de dire qu'il avait fait son deuil ? C'était probable. Mes les échos de son esprit laissaient encore apparaître des émotions conflictuelles diffuses à ce sujet.

Jim observa l'homme qui le fixait sans ciller, engoncé dans son uniforme vulcain strict, gris et dont le col remontait presque jusqu'au menton. Il détourna finalement le regard et laissa une nouvelle fois ses yeux errer sur le décor qui les entourait.

- Pourquoi avoir recréé tout ceci ?

- Pour répondre à votre question, en évitant d'exprimer par des mots qui pourraient manquer d'exactitude pour un concept tel que celui-ci.

L'humain croisa les bras et acquiesça, prêt à attendre ses explications. Si l'idée de déchiffrer les sentiments de ce vulcain, voire d'apprendre à le connaître davantage était tentante, la priorité restait de trouver une solution à leur petit problème.

- Tout ceci, continua Spock, reprenant ses propres termes, est une projection de mon propre esprit vers le votre. Vous, cependant, votre représentation ici-même est un ensemble d'éléments mis en place par votre cerveau.

Le capitaine leva un instant une main à hauteur de son visage et l'étudia. Remarquablement similaire à la réalité.

- Le fait que vous perceviez ma projection, continua Spock, s'exprimant d'une manière similaire à celle qu'aurait pu utiliser l'un des scientifiques de son vaisseau, signifie que mon esprit est connecté au votre. Que vous preniez place dans cette expression de mes pensées indique toutefois que votre esprit a établi sa propre connexion avec le mien. Cela n'aurait pas dû se produire.

- Parce que je suis humain ?

- Entre autres choses. Une fusion mentale peut être définie comme un procédé me permettant d'avoir accès à certains de vos souvenirs, de vos connaissances, ou d'influer sur votre esprit. Une fusion, telle que je l'ai initiée, n'aurait d'autre part pas dû permettre que nous nous situions dans un espace commun et limiter nos interactions aux échanges de pensées brutes. Le genre de partage dans lequel nous nous trouvons actuellement nécessitait, jusqu'à présent, de nombreux contacts mentaux ou de multiples interventions d'un guérisseur. Etant humain, votre sensibilité aux échanges mentaux est théoriquement très faible et, à ce jour, les archives vulcaines n'ont répertoriées que trois cas où un tel lien s'est créé avec succès. Le lien stable créé le plus rapidement entre un être humain et un vulcain a demandé deux ans et quatre-vingt-deux jours en standard de la Fédération ; ce lien a été construit sur base d'un travail quotidien des deux parties.

D'accord. Cette situation n'avait pas de précédent. Ca ne voulait pas dire pour autant qu'il n'y avait pas d'issue, il suffisait qu'ils trouvent eux-mêmes la solution. Après tout, ce ne serait pas la première fois qu'il ferait preuve de créativité pour se sortir d'une situation inattendue. Et il comptait bien que ce ne soit pas la dernière. Puisque ces fusions mentales et ces liens étaient habituellement initiés consciemment, il devait bien exister une façon naturelle d'en reprendre le contrôle. Mais l'état du vulcain devait forcément influer sur ses capacités à le faire. Il avait besoin d'en savoir plus.

- Comment brise-t-on ce genre de connexion ?

Il perçut un sentiment de malaise traverser le vulcain ; il supposa que la réponse n'allait pas lui plaire.

- Les fusions mentales ne dépendent que de l'initiateur de celles-ci ; je ne parviens cependant pas à expliquer mon incapacité à l'interrompre. Quant au lien… Cela nécessite un séjour prolongé auprès d'un guérisseur, ou la mort d'un des deux… sujets.

Il avait un vaisseau à diriger bon sang ! Il ne pouvait pas se permettre de perdre des semaines sur Vulcain voire-

- Une à deux années terriennes.

Kirk se passa une main dans les cheveux, cette fois plus nerveux. C'était un geste qui avait tendance à le calmer et, illusion ou non, cela semblait faire effet. Il devait garder la tête froide.

- Il est cependant important que je vous informe que ce genre de séparation est rare, et particulièrement éprouvant pour l'esprit vulcain. A ma connaissance, nul humain n'a jamais eu à traverser ce processus.

Jim fixa son regard sur les yeux du vulcain à présent franchement inquiet.

- Etes-vous en train d'essayer de me dire qu'il est fort possible que j'en garde des séquelles graves ou que cela pourrait parfaitement s'avérer mortel ?

- Tenant compte du niveau de sensibilité mentale de l'homme, ces possibilités sont envisageables.

Il se passa une main sur le visage et inspira profondément.

Lié mentalement, et à vie, à un vulcain. Il supposait qu'il y avait pire sort. Ca n'en rendait pas moins la situation particulièrement inconfortable.

Mais ce n'était pas le plus important pour l'heure.

Bien que franchement éloignée et ridiculement petite, il y avait une porte de sortie à ce problème. Tandis que l'autre, le plus gros en fait, celui dont ils s'étaient quelque peu écartés restait encore à résoudre.

- Bien, statua le capitaine. Je crois avoir compris le principal. Nous sommes liés et cela est arrivé d'une manière à priori impossible. Ce lien nous permet d'échanger des sentiments-

Il eut l'impression de sentir tressaillir l'esprit de Spock, une autre preuve.

- -et des idées avec précisions. Il existe une solution – à étudier, j'entends bien – pour y mettre un terme. Maintenant la question est : comment reprendre le contrôle de nos corps pour pouvoir agir en conséquence.

Jim espéra que, maintenant qu'ils avaient fait le point, l'officier aurait peut-être une suggestion à soumettre. S'il pouvait comprendre une part de ces concepts théoriques, il échouait pour l'instant à saisir l'aspect pratique ou, du moins, ne savait absolument pas par où commencer.

- Comme je vous l'ai affirmé plus tôt, Capitaine, j'ignore comment interrompre cette fusion mentale. Mon esprit s'est isolé de mon corps et j'ai perdu tout contrôle sur votre mental.

Le vulcain s'écarta de quelques pas de la console devant laquelle il se tenait et Kirk laissa mécaniquement – habitude de capitaine – son regard errer sur les écrans. Son attention s'arrêta sur celui du centre, perplexe.

ACCES REFUSE

C'était la seule chose qui occupait l'écran, ces grandes lettres rouges, ce message sans équivoque.

Il eut un étrange pressentiment et se tourna à nouveau vers le vulcain.

- C'est de cette façon que vous vous le représentez ?

Spock inclina légèrement la tête.

- Comme un informaticien essayant de pirater mon cerveau ? ajouta-t-il, en se sentant légèrement indigné par cette idée.

C'était réduire sa personne à bien peu de choses.

- L'informatique est une matière dans laquelle j'ai un niveau de maîtrise conséquent, il ne me paraît que logique d'en appliquer ses concepts lorsqu'ils peuvent m'être utiles.

L'homme ne semblait pas vraiment comprendre en quoi l'idée le dérangeait et Jim préféra ne pas s'y attarder. Après tout, il n'avait pas cherché à être vexant en lui exposant sa méthode de travail. Etre comparé à un ordinateur ne devait sans doute pas avoir le même sens pour un vulcain et un humain. Logique et efficace pour l'un, froid et sans nuance pour l'autre.

Au moins, la représentation que se faisait le vulcain de son incapacité à le contrôler était pour le moins parlante. Dans un sens, c'était même rassurant de constater par lui-même qu'il n'était pas complètement vulnérable à ce type d'attaque.

Il s'approcha davantage de la console et constata qu'il n'y avait là aucun contrôle qui lui était familier ; évidemment, toutes les inscriptions étaient en vulcain.

- N'y a-t-il rien que je puisse faire ? se demanda-t-il à lui-même, en passant les doigts sur les différents contrôles mais sans que cela ne semble avoir le moindre effet.

Si le vulcain pouvait, en d'autres circonstances, faire réagir cette console, il devait forcément être capable d'y comprendre quelques petites choses. Après tout, c'était son cerveau qu'il avait tenté de « pirater » et, selon son compagnon d'infortune, son esprit avait – en quelque sorte – joué un rôle actif sans cette histoire de lien.

Jim fixa attentivement la console durant ce qu'il lui sembla être de longues secondes.

Rien.

Il n'aimait pas s'avouer ce genre de choses à lui-même mais il se sentait un peu impuissant et désagréablement ignorant. Des concepts de manipulation de l'esprit pouvaient prendre un certain sens sur un padd pourtant il devait bien reconnaître qu'en pratique cela n'était pas vraiment à la portée de l'être humain moyen. Aussi logique et pratique que pouvait être le fait de représenter l'accès au mental d'un autre par un terminal, cela lui était inutile. Après tout, quelle était l'utilité d'un ordinateur lorsque l'on ignorait les instructions à y entrer pour pouvoir obtenir la réponse voulue ?

Il soupira.

Ca n'allait pas fonctionner de cette façon, il devait s'y prendre autrement.

Le capitaine se tourna vers l'autre homme et l'observa.

Calme et logique, voilà les mots qui lui venaient à l'esprit lorsqu'il voyait Spock, sa posture droite et son regard attentif. Lui, cependant, le jeune et téméraire capitaine de Starfleet, manquait sans aucun doute d'une bonne part de cette rigueur.

Alors, peut-être avait-il également besoin d'avoir une approche différente de ce problème.

- Pensez-vous que je sois capable d'influer sur notre situation, Monsieur Spock ? Je veux dire, en tant qu'humain bien sûr.

- Bien que votre esprit ne semble pas receler de capacité naturelle pour gérer les contacts mentaux, une part instinctive de votre être a été capable de vous fournir un bouclier partiel contre ma précédente attaque. J'ai reconnu mon incapacité à traiter ceci de manière efficace. Les probabilités que vous parveniez à y trouver une solution avant moi ne sont donc pas négligeables.

Jim ne savait pas vraiment s'il pouvait considérer cela comme un vote de confiance mais il avait dans l'idée qu'il n'obtiendrait pas grand-chose de plus de lui.

Il laissa ses yeux errer sur la passerelle de cette représentation de l'Intrepid puis analysa distraitement l'image – les deux planètes – présente sur l'écran.

Une idée lui traversa l'esprit. C'était terre à terre comme raisonnement mais ça avait le mérite d'être plus proche d'une méthode qu'il aurait pu employer dans le monde 'physique'.

Le capitaine contourna son compagnon, qui le suivit des yeux, et s'assit au poste de pilotage. Tout était indiqué en vulcain et pourtant, instinctivement, à peine installé, il semblait que les gestes à accomplir se révélaient peu à peu clairement dans son esprit.

Il posa ses mains sur la console et-

- Il revient à lui, Docteur !

A suivre...