Chapitre 2

- Parfaitement lucide, dîtes-vous ? Ca me paraît difficile à croire, bougonna le médecin tout en se dirigeant d'un pas ferme vers son infirmerie. Il n'y a pas une heure, il se débattait comme un beau diable pour échapper à nos soins. Il a même presque brisé la mâchoire de l'un de mes infirmiers !

Jim fronça légèrement les sourcils tout en suivant l'autre homme.

- Eh bien, peut-être pas totalement lucide mais suffisamment pour me parler calmement et me reconnaître. Il était très loin du fou furieux que vous m'avez décrit.

McCoy se planta devant les moniteurs au-dessus du vulcain durant quelques secondes, secoua la tête puis passa son tricordeur sur son patient.

- Alors ?

- Alors, rien ! grogna l'homme. Il est exactement dans l'état dans lequel je l'ai laissé. Exception faîte bien sûr de la restriction qu'il a brisé et dont vous ne m'aviez pas parlé, termina-t-il d'un ton réprobateur.

Le capitaine observa le poignet libre, la matière si solide utilisée pour le contraindre à rester immobile purement et simplement arrachée. La force décuplée des vulcains était donc une réalité ; si son réveil n'avait pas été si calme, il aurait très bien pu rapidement se retrouver à gérer une situation bien délicate.

- …rester sur vos gardes si vous avez encore l'intention de veiller notre invité.

Jim hocha distraitement la tête. Il aurait dû se rendre compte immédiatement du lien rompu mais… quoi ? Il s'était laissé distraire ?

D'une certaine façon.

Le vulcain éveillait son intérêt, sa curiosité. Et il y avait quelque chose d'indéfinissable qui le poussait à vouloir en savoir plus sur ce Spock. Avoir croisé son regard sombre et échangé quelques mots avec lui avait permis de préciser ce sentiment sans qu'il ne parvienne pour autant à clairement pouvoir mettre le doigt dessus. Cela se limitait-il à l'excitation de découvrir ce qui restait pour la plupart des humains une forme d'inconnu ? Il n'en était pas sûr. Et ce simple doute en lui-même titillait son esprit.

- …et les Klingons se sont pris d'affection pour les chatons tigrés depuis leur dernier banquet en l'honneur des Vulcains.

- Qu'est-ce que… Quoi ?

Le médecin l'observa d'un air féroce et le fusilla du regard. Jim eut la bienséance de baisser les yeux.

- Bien. Maintenant que vous êtes revenu dans notre dimension, et puisque vous n'avez visiblement rien à faire de ce que je vous raconte, peut-être pourriez-vous vous décider à cesser de traîner dans mes pattes. Je suis certain que vous trouverez quelque chose à faire sur la passerelle, ou tout autre endroit, sans que cela implique que vous ayez besoin d'ennuyer mes patients.

Jim leva presque les yeux au ciel mais s'arrangea pour lui faire un sourire d'excuse. Il pouvait comprendre que le médecin se montre un peu surprotecteur avec son patient lorsqu'il y avait semblait-il tant d'inconnues quant à la stabilité future de son état.

- Très bien, Bones, je vous rends le contrôle de votre territoire.

- J'y compte bien, marmonna le médecin en chef.

- Prévenez-moi dès son prochain réveil, ajouta-t-il en jetant un vague coup d'œil vers le lit où était allongé le vulcain.

- Je n'y manquerai pas, affirma le médecin en se détournant déjà et en le congédiant d'un bref mouvement de la main.

Le capitaine hésita un très court instant puis se raisonna en songeant qu'il n'y avait aucune véritable raison valable pour qu'il s'attarde dans l'infirmerie alors que sa place était sur le pont.

Il étouffa par la même occasion l'étincelle de déception qui le traversa au moment où il quitta enfin du regard le corps endormi du dernier rescapé de l'Intrépide.

KSKSKSKSKS

Tout s'était passé extrêmement vite.

Un instant il se trouvait encore sur sa passerelle et le suivant un vulcain totalement incontrôlable assaillait son esprit.

Comment était-il passé de l'instant où il observait Spock paisiblement endormi à celui où il agrippait son visage et le collait au sien ? Jim n'était pas certain que son cerveau lui fournirait un jour la réponse à cette question. Si son esprit pouvait encore lui être utile après ça. Après tout, il était entré dans l'infirmerie sans s'annoncer et personne n'avait dû être témoin du réveil violent du vulcain. Personne ne pourrait l'aider à se sortir rapidement de cette situation, et nul ne connaissait l'impact réel que pouvait avoir une telle attaque sur le cerveau humain.

Le très bref moment où ses pensées restèrent claires s'acheva et il ressentit une vive douleur dans son crâne. On exerçait une énorme pression sur lui, une pression étouffante mais il refusait de se laisser écraser. Personne n'avait le droit de chercher à le dominer de cette manière, il ne l'autoriserait pas !

La force se retira un instant et Jim eut l'impression d'avoir avalé une grande bouffée d'oxygène. Et puis le poids écrasant revint avec une force décuplée. Comment cela pouvait à ce point le faire souffrir alors qu'il n'avait plus conscience de son corps, plongé dans l'obscurité totale ? Il n'en savait rien et sa souffrance ne lui avait jamais paru plus réelle.

*Douleur. Arrêter.*

/Contrôle. Relâcher./

*Jamais !*

/Mort. Relâcher./

La douleur atroce s'amplifia et, pour un infime moment, il se demanda pourquoi le vulcain lui faisait ça. Peut-être (sans doute) avait-il perçu sa pensée car la réponse fragmentée lui parvint, liée à un très reconnaissable sentiment de colère.

/Prison. Klingon./

Et la douleur augmenta encore mais le capitaine se concentra davantage pour la tolérer ; à présent, il pensait deviner ce qu'il se passait.

*Erreur. Enterprise. Kirk. Humain. Jim Kirk. Jim.*

Il avait tenté d'exprimer des idées mais seuls certains mots clés semblaient leur permettre de communiquer. Peut-être était-ce dû à la confusion du vulcain, ou bien une volonté propre de sa part car il n'avait pas voulu communiquer mais prendre le contrôle de son esprit.

Cependant, la douleur ne refluait pas, elle restait à son paroxysme et Jim, bien qu'il luttait de toutes ses forces, commençait à se sentir lâcher prise.

Vous êtes James T. Kirk, Capitaine de l'Enterprise.

Et, en même temps que la déclaration du vulcain, la douleur reflua pour ne plus exister que comme un écho diffus de ce qu'elle avait été. L'agression qu'il avait subie se changeait en une demande incertaine. Même si cela était difficile à décrire avec des mots, il semblait à Jim que l'autre homme venait de faire un pas vers lui, que si un instant plus tôt ils avaient été séparés par deux écrans épais le vulcain venait d'en franchir un. L'autre mur, devina-t-il, le plus épais, était sa propre résistance. Et, à vrai dire, il ne savait pas vraiment lui-même comment passer au-delà de cet instinct d'autoprotection.

Au lieu d'y songer plus longuement, il se centra sur l'esprit du vulcain.

Oui, confirma enfin l'humain, et vous êtes en sécurité.

Il eut l'impression qu'une vague d'indécision traversa sa – leur conscience. Le vulcain semblait le croire mais se méfiait encore. Ou peut-être s'agissait-il simplement de sa confusion.

Jim s'intima de réfléchir, ayant l'impression que ses pensées restaient floue en dépit de sa volonté à leur imposer de la rigueur.

Il aurait pu y mettre toute la bonne volonté du monde, cette situation restait déconcertante.

En tant que capitaine de l'Enterprise, il s'était déjà retrouvé en contact avec quelques peuples aux pouvoirs télépathiques. Ces rencontres n'avaient jamais rien eu de comparable à ce niveau de… fusion qu'il partageait en ce moment avec ce Spock. Il ne se sentait plus lui-même, était littéralement enveloppé par cet autre esprit et, s'il n'y avait visiblement plus d'aura menaçante autour de lui, il ne pouvait se défaire de cette impression d'oppression qui l'habitait. En fait, réalisa-t-il, oui, il avait peur. Une crainte diffuse de perdre le contrôle au profit d'un autre. Et cela avait bien failli se produire.

Mais il n'était pas homme à reculer face à ce qu'il ne connaissait pas. Alors, ne saisissant pas vraiment comment il pourrait traverser ses propres barrières, il appela le vulcain à lui.

Spock ? Pourriez-vous me… relâcher ?

Aucune réponse ne lui parvint. S'il n'avait pas été emprisonné dans son propre esprit, il aurait sans doute froncé les sourcils.

Spock ? Est-ce que vous m'entendez ?

J'ignore comment y parvenir.

Le capitaine se laissa le temps d'assimiler sa réponse et l'infime flot de désarroi du vulcain qui commençait à l'atteindre

Vous êtes celui qui a initié ce contact, ne put-il s'empêcher de rappeler. Il le regretta presque immédiatement lorsqu'il sentit une pointe de culpabilité émaner de l'autre esprit.

D'une certaine façon, il se retrouvait fasciné par la manière dont ces émanations émotionnelles le touchaient. C'était de petits morceaux de sentiments mais d'une étrange netteté. Les vulcains n'étaient-ils pourtant pas censés ne rien ressentir de semblable à l'anxiété ou la crainte ?

Que voulez-vous dire exactement quand vous affirmez ignorer un moyen de nous sortir de cette situation ?

Il avait un vaisseau à diriger et n'espérait vraiment pas voir sa carrière s'achever de cette façon, à jamais prisonnier de son propre esprit, ou de celui du vulcain, pour ce qu'il comprenait de la situation. Mais quelque chose lui disait que la colère ne l'aiderait pas à se sortir d'affaire. Ce n'était pas comme-ci un alien le tenait réellement en son pouvoir puisque le dit alien semblait… eh bien, pour le moins perdu. Il avait d'autant plus besoin de comprendre ce qu'il lui avait fait.

Expliquez-moi, insista-t-il lorsqu'il n'obtint à nouveau aucune réponse. Que m'avez-vous fait ?

Une goutte d'agressivité indésirée. Il espéra que Spock ne lui en tiendrait pas rigueur.

Je vous ai attiré de force dans une fusion mentale dans l'intention de dominer votre esprit.

Vous avez eu peur, vous avez paniqué. C'est compréhensible.

Je n'en avais pas le droit, pas en sachant que je n'étais pas en possession de mes pleines capacités de contrôle. Pas alors que vous ne représentiez aucune menace.

C'est humain.

Je suis vulcain.

Jim préféra ne pas mentionner qu'il connaissait ses ascendances – sa mère humaine – et songea sans l'exprimer qu'aucun être ne pouvait être réellement au mieux de sa forme après être passé entre les mains des Klingons.

Qu'est-ce précisément qu'une « fusion mentale », choisit-il de demander à la place.

Un nouveau silence, et cette fois il percevait parfaitement sa réticence à approfondir ce sujet.

Ce n'est vraiment pas le moment de vouloir à tout prix protéger les secrets vulcains, formula-t-il finalement sur un ton plus dur, un ton qu'il employait parfois dans les rencontres diplomatiques lorsque les deux parties se montraient intraitables. Du moins, il espéra que cet étrange mode de communication parvenait bien à retranscrire son état d'esprit.

Il continua cependant avec une intonation plus douce, Je sais combien votre peuple peut être réticent à partager certaines informations avec les étrangers mais vous ne pouvez pas me laisser dans le noir alors que nous sommes dans une telle situation, Spock.

Le capitaine sentit encore son hésitation puis quelque chose d'inattendu se produisit.

A suivre...