Chapitre 13

Léonard McCoy aimait les patients calmes et dociles, qui le laissaient faire son travail et se laissaient soigner sans protester. A ce titre, Jim Kirk était une plaie en tant que patient. Il était l'un de ses meilleurs amis mais il faisait un patient exécrable. Et le pire, c'était qu'il le retrouvait régulièrement sur un lit de son infirmerie.

Au moins, leur invité n'atteignait pas son niveau. Et que l'ambassadeur Sarek ait consenti - après une argumentation sommaire mais convaincue – à lui fournir le dossier médical de son fils lui ôtait une sacrée épine du pied.

Mais ce Spock avait déjà bien commencé sa carrière de 'patient difficile'.

D'abord, il avait dû se battre pour maintenir en vie son organisme récalcitrant, sans beaucoup de résultats, il était forcé de l'admettre. Il avait fallu que son père arrive comme une fleur dans son infirmerie pour sauver non pas un mais deux patients avec cette fusion machin chose. Non pas qu'il en voulait au vulcain plus âgé ; il avait su les tirer de là et ça le satisfaisait.

Oui, bon, ça le frustrait un peu. Mais ça s'arrêtait là.

Le médecin repensa à ce qu'il s'était passé ensuite, à la manière dont il avait dû gifler ce Spock pour le sortir de sa transe, et grimaça intérieurement. Avec toute leur logique, on aurait pu penser qu'ils auraient trouvé des méthodes plus… logiques pour sortir l'un des leurs de ce genre de situation.

Oui, jusque-là, il pouvait considérer ce jeune homme comme un patient difficile mais sans qu'il n'en soit vraiment responsable.

Pourtant, depuis que leur invité s'était réveillé, il revoyait son jugement.

Déjà, cette impassibilité vulcaine commençait à lui taper sur les nerfs. Et puis, lui répéter qu'il était parfaitement 'fonctionnel', alors qu'il voyait bien que ses constantes étaient loin d'être au même niveau que celles mentionnées dans son dossier, n'allait pas l'aider à le classer dans la catégorie 'bon patient'. Ni ses réponses froides, limites insultantes, lorsqu'il tentait de s'assurer de son bien-être psychologique. Sans parler de ces regards presque condescendants qu'il lui lançait lorsque, comme maintenant, par exemple, il vérifiait une nouvelle fois ses constantes à l'aide du tricorder.

Léger mieux, mais ce n'était pas encore ça. Même s'il n'en disait rien, certains muscles devaient encore être douloureux, sans mentionner les hématomes pas tout à fait résorbés sur ses jambes.

Un patient silencieux, d'accord, mais, à sa manière, déjà aussi détestable que le capitaine de l'Enterprise.

Il enregistra quelques données sur son padd, leva les yeux vers le vulcain qui ne lui rendit pas son regard puis les posa à nouveau sur son tricorder. Une brusque variation de ses lectures lui fit relever la tête.

- Qu'est-ce que-

Son patient était déjà levé et enfilait l'uniforme noir qu'il avait préparé en vue de son futur départ de l'infirmerie.

- Mais que diable croyez-vous être en train de faire ?

- La vie de votre capitaine est menacée. Je vous serais gré de me conduire à la passerelle de ce vaisseau, répondit-il, aussi strictement habillé que s'il avait porté cet uniforme toute sa vie.

Léonard le dévisagea.

- Si vous ne souhaitez pas m'apporter votre aide, je recourrai aux services de quelqu'un d'autre, trancha le vulcain, sans lui laisser plus d'une demi-seconde de réflexion et en se dirigeant déjà vers les couloirs.

- Holà, attendez une minute.

Le médecin l'avait retenu par l'épaule avant qu'il ne soit hors de sa portée. Son patient lui jeta un regard froid et il rompit le contact, s'empêchant de faire un pas en arrière, surpris par ce qu'il ne pouvait définir autrement que comme une aura menaçante qui avait un bref instant été dirigée contre lui.

- J'ignore le temps qu'il reste au Capitaine Kirk. Je vous prierais de ne pas interférer dans mes actions.

McCoy grinça des dents, l'irritation supplantant la pointe de crainte irrationnelle – il faisait partie d'un peuple non violent, bon sang – que le vulcain au visage impassible éveillait en lui.

- Si Jim est en mauvaise posture, soyez sûr que son équipage prendra soin de l'en sortir. Maintenant-

- Vous ignorez l'état actuel-

- Et vous aussi ! explosa-t-il.

L'homme pinça les lèvres, se détourna et se dirigea d'un pas vif vers les couloirs. Il s'arrêta à la sortie de l'infirmerie et se tourna brièvement vers McCoy.

- Je peux percevoir sa détresse à travers notre lien.

Et avec cette affirmation au ton indéchiffrable, le jeune homme disparut de sa vue.

Mais qu'est-ce que c'était encore que cette histoire ? L'Ambassadeur ne lui avait jamais parlé de ça ! Ce lien n'était pas censé fonctionner comme ça. Faciliter les fusions mentales, servir de soutien durant ce qu'il avait appelé le 'Pon Farr', et pour lequel il avait jugé inutile d'entrer dans les détails avant que son fils n'en ait parlé à Jim, mais il n'avait en aucun cas été question d'une quelconque sorte d'échange télépathique sans l'accord mutuel des deux hommes. Et il doutait fort que son ami ait donné son aval pour une telle chose. Il commençait doucement mais sûrement à avoir quelques doutes sur l'assurance que Sarek lui avait donné que son rejeton ne porterait pas atteinte à l'intégrité mentale de leur capitaine.

Il ne lui fallut cependant guère plus d'une seconde pour emboîter le pas du vulcain.

Si Jim était vraiment en danger, il n'avait pas de temps à perdre à se demander qu'est-ce qu'on avait bien pu lui cacher d'autre et à s'attarder sur la méfiance qu'il ressentait vis-à-vis de ce peuple. Il n'avait tout simplement pas la moindre envie d'accueillir à nouveau, et déjà si tôt, son capitaine sur l'un des lits de son infirmerie.

KSKSKSKSKS

Le Premier Officier et pilote Hikaru Sulu avait déjà eu à se retrouver dans ce genre situation trop souvent à son goût.

Oh, bien sûr, il y avait certains avantages à être second sur un vaisseau tel que l'Enterprise. Notamment se garantir plus facilement d'être un jour capitaine de son propre vaisseau. Mais lorsqu'il devait obéir à ce genre d'ordre, il se demandait quand même si le commandement était vraiment fait pour lui.

- Combien de temps, Lieutenant Uhura ?

- Deux heures et quarante-trois minutes.

Sulu serra les poings à s'en faire mal. Si peu de temps. Et tout ce qu'ils pouvaient faire était espérer que leur capitaine et son équipe parviennent à les contacter par leurs propres moyens. Il était pieds et poings liés, les ordres de Starfleet étant sans appel. Bellagos était tombée sous la coupe des Romuliens et envoyer une équipe de militaire au sol constituerait pour les Bellagosiens un acte de guerre.

Cela faisait déjà plus de quinze minutes que le piège s'était refermé sur eux et, dans un peu plus de deux heures, ils devraient abandonner ce secteur. James T. Kirk, à moins qu'il ne trouve seul une solution pour pouvoir être repéré et qu'ils puissent le téléporter, était considéré comme perdu.

Si au moins ils avaient la moindre idée du lieu où ils se trouvaient, il était certain qu'il aurait pu détourner le protocole pour envoyer une équipe (bien qu'il était conscient qu'une seule équipe n'était vraiment pas suffisant), les sortir de là et lancer l'Enterprise à sa vitesse de distorsion maximale avant que la flotte de Bellagos ne puisse se déployer et attaquer. Malheureusement, il n'avait rien, pas le moindre indice, et le Capitaine lui donnait toujours pour priorité de protéger son vaisseau et ses hommes. Il y aurait forcément des pertes conséquentes s'il tentait une mission de sauvetage.

Sulu frappa son poing sur le bras du fauteuil, frustré et en colère contre lui-même de ne pas avoir prévu que cela pourrait arriver avec la configuration actuelle du territoire romulien, même si cela n'aurait au final absolument rien changé.

- … pas permis de vous rendre sur la passerelle ! Il aurait été plus raisonnable-

- Je vous demande de me téléporter sur cette planète.

Sulu fronça les sourcils et pivotait sur son siège, ayant à peine eu le temps de se demander pourquoi leur invité sortait du turbolift avec un McCoy visiblement contrarié sur les talons, que déjà l'homme se tenait devant lui. Dans son uniforme réglementaire de Starfleet mais privé de la tunique d'une couleur distinctive, il lui semblait maladivement pâle et maigre comme un clou.

- Docteur, que fait-il ici ? demanda-t-il en ignorant ostensiblement le vulcain et sa demande.

- Il pense qu'il y a un problème avec Jim, dit-il en jetant un vague coup d'œil tout autour du pont. Et c'est le cas, n'est-ce pas ?

Le pilote hocha légèrement la tête face au regard scrutateur et réprobateur du médecin.

- Nous venons juste de recevoir l'ordre de ne pas intervenir. J'allais justement demander à une équipe médicale de se tenir prête au cas où…

- Ne pas intervenir ? Que se passe-t-il exactement ?

Sulu soupira et expliqua brièvement leur situation, ne manquant pas la colère et la profonde inquiétude se marquant sur les traits de son aîné.

- Et tout ce que vous allez faire c'est attendre ? rétorqua finalement McCoy.

- Nous n'avons guère d'autre choix, riposta Sulu, agacé.

- Je réitère ma demande d'être téléporté sur Bellagos.

Il se tourna vers le vulcain, plissant légèrement les yeux. Ce fût cependant le médecin qui formula sa pensée à sa place.

- N'avez-vous donc pas entendu ce qu'il vient de dire ? Nous avons reçu l'ordre de n'envoyer personne à terre. Sans compter que nous ignorons se trouve le capitaine ou encore l'ampleur des forces ennemies !

- Bien au contraire, Docteur McCoy, j'ai parfaitement saisi le contenu des propos de l'actuel commandant de ce vaisseau. Je ne suis cependant ni un membre de l'équipage de ce navire ni un homme de Starfleet et ne demande aucune escorte. Quant aux forces en présence, elles ne devraient pas représenter un véritable obstacle puisque je souhaite être téléporté à l'endroit même où se trouve le Capitaine Kirk.

- Et vous savez où il se trouve ? demanda Sulu avec une certaine méfiance.

Il n'avait rien contre les vulcains mais, aussi intelligent disait-on qu'ils étaient, ils n'avaient pour lui rien de soldats à envoyer sur le champ de bataille. Et encore moins celui-ci qui se remettait à peine d'un coma de dix jours.

- C'est exact.

Le japonais se tourna vers McCoy qui acquiesça, bien que visiblement à contrecoeur.

- Je vous expliquerai plus tard mais il est effectivement possible qu'il sache où le trouver.

Sulu détailla du regard le vulcain impassible. Ses choix se résumaient à attendre ou envoyer cet homme à une mort qui lui semblait presque certaine. Alors que Kirk avait paru faire tout ce qui était en son pouvoir pour lui sauver la vie. Et puis, ils auraient beau expliquer par la suite que le fils de Sarek n'était pas un homme de Starfleet, dès qu'il l'enverrait sur la planète, ils devraient s'attendre à des représailles.

- Je regrette, Monsieur Spock, je ne peux pas me permettre de mette en danger la sécurité de ce vaisseau pour une mission suicide. Tout espoir n'est d'ailleurs pas encore perdu. Il nous reste deux heures et le Capitaine Kirk est un homme plein de ressource.

La mâchoire du vulcain sembla se serrer et il jura ne pas se tromper en pensant qu'il venait de sentir passer sur lui une puissante vague d'hostilité.

- Je me passerai donc de votre accord.

Sulu serra les bras du fauteuil, prêt à faire intervenir la sécurité pour arrêter cet homme censément trois fois plus fort qu'eux, lorsque les derniers mots du vulcain le firent hésiter.

- Le Capitaine Kirk ne survivra pas à la prochaine heure.

Il se tourna vivement vers McCoy alors que le vulcain faisait demi-tour pour rejoindre le turbolift. L'expression inquiète du médecin et la façon dont il détourna le regard le firent déglutir. Il vit les deux hommes de la sécurité se préparer à intercepter leur invité devant les portes du turbolift et dit avec un sentiment de défaite :

- Laissez-le passer.

A suivre...