En territoires improbables

Chapitre 12

McCoy lui avait proposé de s'installer dans son bureau pour visualiser l'enregistrement en privé.

Il avait hâte de regagner la passerelle pour préparer leur arrivée imminente sur Bellagos, tout autant que de passer quelques minutes avec Spock pour, en quelque sorte, enfin lui souhaiter dignement la bienvenue à bord de son navire. Mais, d'abord, il avait besoin de savoir de quoi il en retournait.

Dès que Sarek apparut à l'écran, sa voix s'éleva.

« Mon fils m'a fait part de votre volonté de briser le lien qui s'est accidentellement formé entre vous. Je suis cependant au regret de vous annoncer qu'aucun guérisseur vulcain n'acceptera, à ce stade, de vous aider. Bien qu'il ait été très improbable que cela se produise, votre dernière tentative pour forcer l'organisme de Spock à rester actif a approfondi de manière drastique votre lien. Toute idée de le rompre avant plusieurs mois est à bannir. Aucun de vous ne pourrait survivre au processus de séparation avant que ce lien ne soit raisonnablement stable. Pour cette même raison, je vous recommande vivement de convenir d'un arrangement avec mon fils afin de réduire au strict minimum les périodes durant lesquelles il vous sera nécessaire de vous éloigner de manière excessive l'un de l'autre. Compte tenu de votre rôle à bord de l'Enterprise, il est logique que vous éprouviez certaines réticences à suivre mes conseils. Je crains toutefois que peu de choix vous soient offert dans cette situation. Je souhaite, à ce titre, que nous puissions nous rencontrer en personne lorsque vous aurez terminé votre mission sur Bellagos. Mon fils vous informera, d'ici là, de tous les détails concernant cette affaire qui sont en sa possessions et des possibilités que cette situation vous laisse. »

L'ambassadeur inclina légèrement la tête et la communication brève et impersonnelle s'arrêta là.

Jim cligna des yeux.

Il s'était certes à peu près fait à l'idée qu'il devrait aller – à un moment donné – sur Vulcain pour régler cette histoire. Mais ça… c'était presque comme s'il venait de… s'engager avec quelqu'un dans… il ne savait pas trop quoi en fait. La meilleure comparaison qu'il trouvait pour l'heure était que c'était semblable à ces contrats de mariage à durée déterminé, très à la mode depuis quelques dizaines d'années, sauf qu'il n'avait pas signé et qu'il devait malgré tout le respecter.

Il récupéra le bloc mémoire et se dirigea d'un pas décidé vers l'endroit où McCoy lui avait dit qu'il forçait le vulcain à se reposer.

Il avait la désagréable impression de s'être fait piéger sans vraiment savoir par quoi, si ce n'était lui et sa volonté implacable d'agir avant que le pire n'arrive, quelles que pouvaient en être les conséquences.

Piégé.

Forcé de rester aux côtés de quelqu'un, d'un vulcain, ou de le laisser être à ses côtés.

Durant des mois.

Ca n'avait rien de dramatique. Il le savait. Il s'était engagé dans une mission de cinq ans avec quatre-cents trente autres personnes, confiné à bord d'un vaisseau, responsable de leur bien être. Alors pourquoi se sentait-il lentement mais sûrement révolté par cette idée ? Rien ne disait même que cette proximité dont parlait Sarek ne se limitait pas simplement à ne pas mettre des années lumières entre eux. Il n'y avait aucune raison valable pour que tout ceci le mette si mal à l'aise.

Si c'était ce que les quelques infirmières qu'il croisa pensèrent en voyant son visage – qu'il était calme, détendu et relativement satisfait de sa situation actuelle, cela signifiait qu'il était loin d'avoir perdu son aptitude à garder enfouies ses pensées les plus profondes sous son masque de capitaine plein d'assurance et de jovialité.

Parce qu'en réalité, sans tout à fait le réaliser lui-même, il était sur ses gardes et aussi mentalement préparé que s'il avait dû rencontrer un diplomate récalcitrant ou même un escadron de Klingons ; il était paré pour la confrontation.

Il vit un lit un peu à l'écart des autres et accéléra imperceptiblement le pas, prêt à lancer quelques mots de bienvenue concis et formels. Aucun son ne franchit pourtant ses lèvres lorsqu'il s'arrêta aux côtés de leur invité.

Le vulcain dormait.

D'abord un peu dépité, Kirk sourit légèrement et s'installa sur le siège à côté du lit.

Spock était certes toujours aussi mince mais les bandages et les ecchymoses avaient disparus.

Il se sentit un peu moins sur la défensive en remarquant qu'il avait inconsciemment superposé les traits du père sur ceux du fils. La froideur de l'Ambassadeur le faisait presque systématiquement entrer en 'mode Capitaine', prêt à se défendre et à riposter. La situation n'était peut-être pas parfaite mais il avait pu constater lui-même que ce vulcain-ci, bien que rigide au premier abord, avec ses sentiments bien réels, éveillait un certain besoin en lui de… le protéger.

Il croisa les bras, amusé par ses propres réflexions.

Protéger un grand gaillard comme lui, largement plus fort que lui, son aîné rien de moins. Il doutait que cette pensée soit vraiment du goût de Spock. Mais le fait était là, il s'apprêtait à livrer un rude combat en arrivant et il allait repartir en songeant déjà à comment l'intégrer à la vie de l'Enterprise. D'ailleurs, maintenant qu'il y pensait, un vulcain pourrait faire une sorte de 'consultant' de valeur à bord d'un vaisseau de la Fédération. Starfleet-

Spock venait de tourner la tête vers lui et semblait presque pris au dépourvu, comme s'il ne s'était pas attendu à ouvrir les yeux sur ce décor ou, plus probablement, sur sa personne.

Très noirs, humains, voilà comment il aurait pu définir ces yeux, songea brièvement le capitaine.

Sans même y penser, il l'accueillit avec un large sourire. Un court instant, il songea à cette conversation qu'il avait eue avec McCoy, à propos des éventuelles séquelles mentales de son séjour chez les Klingons, mais tout cela sortit de son esprit lorsque le vulcain s'adressa à lui de sa voix profonde.

- Capitaine Kirk, salua-t-il.

Il se redressa sans difficultés apparentes et s'assit contre les oreillers.

- Monsieur Spock. Je suis heureux de voir que vous allez mieux.

- C'est en partie à vous que je le dois.

Kirk sourit simplement quoi qu'avec un peu moins d'enthousiasme.

Il ne percevait plus le moindre écho de ses sentiments et pourtant il aurait pu jurer qu'il n'interprétait pas mal le plissement, presque imperceptible, de la peau autour de ses yeux. C'était bien de la reconnaissance qu'il voulait exprimer par cette phrase mais il y avait aussi autre chose qu'il cherchait à masquer. Un léger embarras et… un sentiment plus sombre qu'il n'était pas certain de bien identifier. Etrange qu'il puisse comprendre cela rien qu'en l'observant.

- Et on ne peut pas dire que vous vous soyez toujours montré très coopératif, ne put-il s'empêcher de le taquiner.

Contrairement à ce qu'il espérait, l'atmosphère sembla s'alourdir à sa remarque et l'homme se contenta de le fixer, impassible.

Jim fit distraitement tourner entre ses doigts le bloc mémoire qu'il avait toujours en sa possession, commençant à trouver cette « première » rencontre plus maladroite qu'il ne s'y était attendu. Après tout, il ne connaissait finalement pas grand-chose de cet individu ou de la façon de traiter avec un vulcain dans ce genre de situation.

Le capitaine posa les yeux sur le bloc mémoire puis son sourire se fana davantage. Peu importaient les étonnants instincts qu'il éveillait en lui, il y avait toujours cette histoire de lien – cette incertitude – qui venait noircir le tableau.

- Votre père m'a donné ceci, dit-il finalement. Vous avez selon lui pas mal de chose à m'apprendre sur cette affaire.

Le vulcain hocha sèchement la tête, croisant ses mains devant lui sur les draps.

- En effet. Sarek a informé les officiers supérieurs de votre équipage des points principaux et les a enjoints d'envoyer ces nouvelles données à Starfleet dans les plus brefs délais.

Kirk fronça les sourcils et croisa les bras.

De quel droit cet ambassadeur vulcain s'était-il permis d'agir de la sorte ? Et Bones n'avait donc rien fait pour l'en empêcher ? Il aurait au moins pu l'informer de ça !

Alors que ces réflexions tournaient dans son esprit, sa colère à l'encontre de Sarek refaisait surface et il lui fallut quelques instants pour réaliser que Spock l'étudiait attentivement, paraissant s'être tendu davantage. Bien sûr, les actions du père n'étaient pas à imputer au fils et il devina que c'était peut-être exactement le contraire que son aîné pensait qu'il faisait en ce moment, qu'il l'en rendait responsable.

Jim se pencha en avant, croisant les mains sous son menton, choisissant de s'inquiéter plus tard de ce que ses officiers – ses amis – avaient découvert.

- Et quelles sont exactement ces informations, Monsieur Spock ?

Ton calme, sérieux mais doux et patient. Le vulcain sembla hésiter une seconde puis reprit la parole.

- Sarek soupçonne une faction de l'Empire Klingon de vouloir mettre un terme définitif à ses tentatives d'accord de paix entre la Fédération et l'Empire. Durant mon emprisonnement, les dissidents – du moins est-ce ce que j'ai pu déduire de mon séjour parmi eux – ont tenté d'extraire de mon esprit des renseignements sur les ambassadeurs liés à la Fédération et, plus particulièrement, des informations concernant Sarek. Ses projets, ses lieux de résidence, ses habitudes, ses faiblesses.

Kirk l'interrompit, ne s'étant pas préparé à un discours de ce genre et assemblant les pièces du puzzle.

- C'est pour cette raison qu'ils ont attendu si longtemps avant d'attaquer, comprit-il, parce qu'ils espéraient pouvoir se débarrasser de votre père.

- C'est aussi ce qu'en ont déduit vos officiers. Ils ont émis l'hypothèse que vos communications ont été interceptées durant ces dix derniers jours et, qu'ayant jugé l'occasion propice, les occupants de l'oiseau de proie ont attendu que leur cible principale soit à bord pour ouvrir le feu.

- Je vois, murmura-t-il.

Même s'il ne pouvait pas le savoir à l'époque, dans un sens, l'Ambassadeur aurait été plus vulnérable que jamais en se déplaçant seul, en navette, pour venir les rejoindre lorsqu'il l'avait demandé. Son intuition – du moins aurait-ce été ainsi qu'on l'aurait appelée s'il avait été humain – s'était révélée être la bonne.

- Et cela explique aussi pourquoi ils ont préféré s'autodétruire, ils ne voulaient pas nous laisser la moindre chance de remonter jusqu'à leurs commanditaires, continua-t-il pour lui-même.

- C'est probablement exact, confirma Spock.

Mais quelque chose le dérangeait toujours. Tout cela se tenait mais ça n'expliquait pas pourquoi leur bouclier-

- Passerelle au Capitaine Kirk.

Il fut sorti brusquement de ses interrogations, jeta un regard d'excuse au vulcain et se leva pour répondre à l'intercom le plus proche.

- Kirk. Je vous écoute, Monsieur Sulu.

- Les dirigeants de Bellagos viennent d'entrer en contact avec nous. Ils souhaiteraient vous parler.

- Très bien, je serai là dans cinq minutes. Kirk, terminé.

Jim se tourna vers on aîné et réalisa soudain qu'il avait totalement perdu de vue la raison première pour laquelle il l'avait rejoint. Il soupira mentalement et sourit légèrement à l'officier vulcain.

- Je regrette de devoir mettre un terme si rapidement à notre conversation, j'avais encore pas mal de question à vous poser.

- C'est tout à fait compréhensible.

Bizarrement, il aurait juré que Spock était soulagé par son départ imminent. Kirk secoua légèrement la tête.

- Nous en parlerons à mon retour de Bellagos, dans ce cas.

Il s'apprêtait à se détourner lorsqu'une pensée lui traversa l'esprit.

- Monsieur Spock, tout ira bien, n'est-ce pas ?

En le voyant soulever un sourcil, visiblement perplexe, il retint un sourire (il aimait déjà ce geste un peu particulier) et élabora.

- Je veux dire, le fait que je quitte le vaisseau, en vous laissant à bord. Votre père s'est montré assez vague sur ce point particulier, se sentit-il obligé de se justifier.

- Cela sera sans conséquences, Capitaine, assura le vulcain.

- Bien. Très bien. Nous terminerons cette conversation dans quelques heures, alors.

L'homme inclina légèrement la tête et il lui sourit une dernière fois avant de quitter leur invité.

Si Jim Kirk avait pu deviner ce qui l'attendrait sur la mystérieuse Bellagos, il y aurait cependant réfléchi à deux fois avant de se diriger vers sa passerelle avec tant d'empressement et de satisfaction à l'idée d'accomplir son devoir. Mais la vie dans l'espace réservait toujours des surprises, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, et les heures qui suivraient seraient à même de rappeler cette vérité à plus d'une personne sur l'Enterprise…

A suivre...


Pour le petit indice (^^) donné au chapitre 9, parmi d'autres, sur ce 'dénouement', voilà ce que signifie à peu près ce que notre Spock délirant disait :

"Klee'fah... putan-tor… af'rt… Tlingansu ! Kevet-dutar… a'nirih…" : Refuser... donner... informations... Klingon ! Ambassadeur… père…