En territoires improbables

Chapitre 11

Capitaine Kirk… Capitaine Kirk…

Il ouvrit les yeux. Ou eut l'impression de le faire. Parce qu'il n'était pas vraiment là.

Au bout de la troisième fois, ce n'était plus bien difficile d'en reconnaître les sensations. Mais, une fois de plus, il n'avait pas eu son mot à dire ça ; devenait légèrement lassant.

Il fronça les sourcils.

Penser à la façon dont il était arrivé là était en fait assez désagréable. A l'heure actuelle, il devait être allongé sur la passerelle, entouré par ses officiers supérieurs choqués de l'avoir vu s'écrouler comme une masse en face d'eux. Et lui qui se disait qu'il n'avait plus de raison de s'inquiéter ! D'abord les Klingons et maintenant ça.

Jim secoua légèrement la tête et se décida enfin à observer ce qui l'entourait.

Il était dans un couloir aux murs de pierre gris, très sobre, sans le moindre ornement. Pas très accueillant après l'impressionnant vaisseau vulcain et la grandeur du quartier général de Starfleet.

Il avança jusqu'à une ouverture qui donnait sur une autre pièce.

Là, dans un environnement pour le moins spartiate, était allongé un homme sur une couche qui semblait inconfortable. Son immobilité l'alarma et il s'approcha rapidement de lui. Lorsqu'il fût arrivé à ses côtés, Spock s'était déjà redressé, lui faisant face dans cet uniforme gris habituel qui semblait un peu trop bien se fondre avec cet endroit.

Et en fait, ce n'était pas que cela qui était gris. Tout était gris, son lit, sa peau, tout cet univers.

- Je n'ai pas su interrompre la connexion avant que vos forces ne soient descendues en-dessous d'un seuil critique, déclara-t-il en guise d'explication.

Toujours impassible mais visiblement et totalement éreinté. Et bien sûr cet écho de regret et d'insatisfaction, de contrariété qu'il n'était pas en mesure de cacher.

Puis les implications de ce qu'il venait de dire le frappèrent durement.

- Vous aviez l'intention de vous passer de mon aide ? Et sans m'en avertir ?

- Vous ne m'êtes plus d'aucune aide à présent, vous ne faîtes que suivre ma chute. Je n'ai plus d'autre choix que de terminer ce que j'ai commencé avant qu'il n'y ait plus de retour en arrière possible pour vous.

Le monde commença à se déformer autour d'eux, de véritables trous noirs emportant littéralement chaque élément de leur environnement et, à travers sa colère, il comprit ce qu'il était en train d'accomplir.

- Je vous interdis de faire cela !

Kirk se concentrait de toutes ses forces pour redonner vie à ce décor, seul moyen qu'il supposait efficace pour le contrer ; l'effondrement continuait mais il ralentissait. Il sentit l'éclat de panique dans l'esprit de Spock.

- Ce que vous faîtes est irrationnel. Votre action ne fera que vous conduire à votre mort.

Et il pouvait maintenant clairement ressentir qu'ils tiraient tous les deux vers un côté opposé.

Il attrapa les bras de l'homme assis en face de lui, ne passant pas à travers lui, et le fixa avec colère.

- Je ne vais pas vous laisser vous suicider maintenant ! Arrêtez ça et écoutez-moi deux minutes. Votre père est à bord de l'Enterprise. D'un instant à l'autre, il va nous rejoindre.

La détermination du vulcain sembla vaciller et pourtant il n'abandonna pas la lutte.

- Vous êtes mourant, Capitaine. Chaque seconde vous condamne un peu plus. J'ignore si Sarek aura même encore la capacité de m'atteindre à ce stade. Je ne prendrai pas ce risque.

Et le monde continuait à se précipiter vers sa fin. Et il sentait avec un désespoir grandissant que son aîné s'éloignait de sa portée. Et c'était douloureux.

- Alors, je prendrai ce risque pour nous deux, déclara finalement Jim, guidé par son instinct et sa volonté.

Il savait qu'ils n'étaient que des images, des représentations d'eux-mêmes, mais il ne voyait pas de meilleure façon d'agir. Il resserra sa prise sur ses bras et posa son front contre le sien. Le capitaine ressentit la consternation de Spock le traverser comme une puissante décharge électrique. Puis, alors qu'il sentait son énergie être rapidement drainée hors de lui, des sensations, des odeurs, des images passèrent dans son esprit.

Un soleil brûlant réchauffant sa peau, le flux calme d'un ruisseau dans lequel il se baignait étant enfant, le désert aride se montrant plus accueillant au crépuscule, l'odeur de la paille de sa ferme dans l'Iowa, l'étreinte rassurante de son frère, le sourire chaleureux de sa mère humaine dans son jardin à Shi-

Kirk se redressa brusquement, désorienté, mais très conscient de la main posée sur son épaule. L'homme ne le regardait pas et s'adressait à son fils.

- …à présent. Le Capitaine Kirk ne court plus aucun danger. Il te faut te concentrer sur ma présence et y puiser suffisamment de force pour entament ta transe de guérison.

Sarek lui lança un bref regard indéchiffrable et, avant qu'il n'ait le temps de se demander pourquoi tout autour – en – lui était soudain silencieux ou de pouvoir se tourner vers le visage de Spock, tout disparut.

KSKSKSKS

Kirk était éveillé depuis quelques secondes, essayant de se remémorer de quelle façon il avait encore pu atterrir sur un lit de l'infirmerie, lorsque Bones entra dans son champs de vision. Le médecin s'était directement penché au-dessus de lui avec un tricorder et, avant même qu'il ne puisse dire un mot, il lui enfonça un hypospray dans le cou.

L'homme grogna légèrement et lança un regard mauvais à son ami.

- Je vous ai connu plus doux avec vos patients, croassa-t-il.

McCoy lui tendit un verre d'eau qu'il accepta et l'aida à se redresser bien que, remarqua-t-il, il n'en avait pas vraiment besoin.

- Et moi, j'ai connu des patients plus coopératifs, qui ne cachaient pas des informations capitales à leur médecin, marmonna-t-il.

Bones rangea son tricorder et le dévisagea avec mauvaise humeur.

- Oh, ne prenez pas cet air innocent avec moi, Jim, l'Ambassadeur m'a parlé de cette espèce de connexion que vous avez volontairement accepté de partager avec son fils.

Le capitaine n'essaya pas de le nier pas plus que de se justifier.

Le médecin secoua légèrement la tête, exaspéré.

- Vous avez de la chance que tout se soit 'bien' terminé cette fois, marmonna-t-il, mais ne croyez pas que vous pourrez toujours vous en sortir. Un jour, à force de toujours foncer la tête la première dans les ennuis, vous allez vous retrouver dans une situation inextricable et c'est ainsi que se terminera la légende du Vaillant Capitaine Kirk.

- Alors espérons que cela ne soit pas de sitôt ! s'exclama-t-il en souriant. Mais trêve de bavardages inutiles.

McCoy se renfrogna et lui jeta un regard dur ; Kirk l'ignora.

- Combien de temps suis-je resté inconscient ? Avez-vous une idée du statut actuel du vaisseau ?

- Nous arriverons dans deux heures sur Bellagos, répondit-il platement.

Jim enregistra l'information, évitant de s'attarder sur son comportement froid. Il avait une bonne idée de ce qui le mettait vraiment en colère dans cette affaire. Bones n'avait sans doute rien pu faire pour lui, il avait très certainement dû se contenter de regarder, impuissant, tandis que d'autres lui apportaient leur aide. S'ils avaient bien une chose en commun, c'était qu'ils supportaient difficilement de ne pas pouvoir agir, lui pour son vaisseau et son équipage, et son ami pour ses patients. Et le fait qu'ils soient proches n'aidait pas.

- Sulu a directement mis le cap sur cette planète ?

- Non, nous sommes restés vingt-quatre heures autour de Glaucos III puis nous avons repris notre route.

- Je vois. Donc nos invités –

- L'ambassadeur et sa femme sont retournés là-bas. Spock est toujours ici, dit-il avec une insatisfaction évidente. Oh, ne vous en faîtes pas, il récupère. Mais je doute que vous allez apprécier de savoir pourquoi il est toujours à bord.

Le capitaine fronça les sourcils.

- Ses parents l'ont laissé juste… comme ça ? S'est-il au moins réveillé ?

- Oh oui, et si vous saviez de quelle façon j'ai dû m'y prendre… ! Ah, ces vulcains –

- Bones, s'impatienta-t-il.

Le médecin parut un peu mal à l'aise puis il leva les yeux au ciel, se détourna, alla jusque dans son bureau et revint.

- Ce n'est pas ma place de vous en expliquer les détails – et de toute façon ce satané sang vert ne m'a pas tout dit, j'en suis certain. Il vous a laissé un enregistrement, finit-il en lui tendant un bloc mémoire.

Comme Jim continuait à le fixer avec insistance, il ajouta pourtant :

- Tout ce que je peux vous dire sans me tromper, c'est que vous et ce vulcain auraient tout le temps dont vous pourriez avoir besoin pour apprendre à vous connaître, et même davantage.

A suivre...