En territoires improbables

Chapitre 10

La journée avait mal commencé.

Le capitaine avait été réveillé par l'appel d'un McCoy à cran et en colère, incapable de contrebalancer la soudaine chute des constantes de Spock. Jim avait immédiatement ordonné qu'on entre en contact avec l'ambassadeur Sarek et quelques minutes plus tard, malgré un mal de tête lancinant, il se trouvait sur le pont. Uniquement pour qu'on lui annonce que le vénérable vulcain n'acceptait aucune communication étant à ce moment-là en réunion avec les dirigeants de Glaucos III. Il s'était montré insistant, avait même cherché à entrer en contact avec sa femme, sans succès. Sa frustration avait pris le pas sur sa bonne humeur habituelle, le rendant plus sec avec ses officiers. Conscient de son comportement de moins en moins civil, il avait finalement laissé la passerelle à Sulu, son second.

Et maintenant, il errait dans les couloirs, se forçant à rester actif pour éloigner les pensées inutiles et ne pas succomber à cette envie de céder au sommeil, qui se faisait de plus en plus pressante, depuis qu'il avait ouvert les yeux, le matin même.

Finalement, incapable de tenir beaucoup plus longtemps sur ses jambes, il laissa ses pas le guider – une fois de plus – vers l'infirmerie. Il hésita à l'entrée, voyant de loin le vulcain trop pâle étendu sur son lit.

Kirk fit demi-tour.

Il ne pouvait quand même rien faire. Et il n'avait pas la moindre envie que Bones remarque à quel point il était éreinté et ne le force à se reposer. De toute façon, ses fortifiants ne faisaient plus effet. Il voulait être prêt à saisir toute opportunité qui se présenterait à lui pour rendre plus proche le moment où l'ambassadeur rejoindrait son fils.

S'il montrait à présent tant d'empressement à atteindre leur but, c'était loin d'être par pure impatience. Il sentait que les choses risquaient bientôt de lui échapper.

Le capitaine essuya du revers de la main la sueur qui perlait sur son front et atteint finalement ses quartiers. Dès que la porte se fut refermée derrière lui, il s'adossa à un mur, pantelant. Il inspira et expira profondément durant de longues minutes, voulant chasser les vertiges qui l'assaillaient.

Il ne restait que quelques heures avant qu'ils n'atteignent cette maudite planète, il allait réussir à tenir jusque-là.

Il parvint finalement à se redonner un peu de contenance et s'installa prudemment à son bureau.

Si lui était usé à ce point, comment devait se sentir Spock dans son monde fantôme ? Luttait-il encore ou avait-il baissé les bras ?

Non. S'il avait bien appris une chose sur lui, durant ces quelques jours, c'était qu'il faisait partie de ces rares individus qui se battaient jusqu'au bout pour protéger la vie des autres.

Ce qu'il craignait réellement, à dire vrai, c'était qu'il choisisse prématurément de se passer de son aide afin – justement – de le protéger.

KSKSKSKSKS

- …au Capitaine Kirk.

Il tressaillit et se redressa péniblement, levant son visage de ses bras croisés.

- Sulu au Capitaine Kirk.

Il s'accorda quelques secondes pour émerger du brouillard du sommeil puis pris la communication.

- Kirk, j'écoute.

- Monsieur, nous entrerons en orbite de Glaucos III dans trente minutes.

- Très bien, demandez au lieutenant Uhura de se préparer à entrer en contact avec l'Ambassadeur, je serai sur le pont dans cinq minutes.

- A vos ordres, Monsieur.

Jim se passa une main sur le visage et fit un détour par la salle de bain pour s'assurer qu'il était présentable avant d'emprunter à nouveau les couloirs.

Il se sentait un peu mieux – les vertiges avaient disparus – mais il doutait que cela soit bon signe. Puisque Bones n'avait pas cherché à le contacter, il pouvait néanmoins être assuré que rien de catastrophique ne s'était produit.

Kirk commençait à sentir que la tension le quittait. Il ne s'agissait plus maintenant que de minutes avant que l'Ambassadeur Sarek ne monte à bord du vaisseau.

Ses nerfs avaient été mis à rude épreuve à force d'enchaîner missions périlleuses sur missions périlleuses, de perdre des hommes et de voir trop souvent ces derniers temps son vaisseau être menacé d'être réduit en pièces. Et il n'était pas le seul qui puisait dans ses réserves pour continuer à avancer ; il était parfaitement conscient du fait que son équipage aurait été plus que reconnaissant d'obtenir un congé à terre, même si cela ne durait que quarante-huit heures.

Les hautes sphères de Starfleet semblaient toutefois peu pressées de leur accorder un peu de repos. Et cette nouvelle mission diplomatique en était une belle évidence.

Il entra dans le turbolift en ayant pris la résolution que, à défaut de pouvoir lui-même avoir quelques jours de liberté, il allait se renseigner afin de peut-être faire en sorte que ses hommes aient un peu de temps libre lorsqu'ils auraient atteint la planète où on les attendait dans un peu moins de quarante-six heures.

KSKSKSKSKS

Le visage de l'ambassadeur Sarek était à nouveau à l'écran, cet homme qui avait même lancé des pourparlers en faveur d'un accord de paix entre la Fédération et les Klingons. Cet individu qui avait visiblement accordé jusque-là plus d'importance à ses traités qu'à son fils.

Le capitaine étouffa l'antipathie qu'il ressentait envers ce vulcain à cette pensée et afficha sur ses traits son expression avenante la plus professionnelle.

- Ambassadeur Sarek, salua-t-il. Nous serons en orbite dans quinze minutes, serez-vous prêt à être téléporté à bord ?

- Ma femme et moi-même vous attendons, Capitaine Kirk. Vous devriez recevoir nos coordonnées d'un instant à l'autre, si ce n'est pas déjà fait.

Kirk se tourna vers son officier des communications.

- Coordonnées reçues, confirma Uhura.

Il reporta son attention sur le vulcain.

- Parfait. Nous sommes impatients de vous accueillir à notre bord.

Le plus âgé prit cette fois congé le premier et Jim dut se résigner à attendre qu'ils aient atteint leur point de rendez-vous.

Ce Sarek, malgré tout ce qu'on disait de lui, ne lui avait pas vraiment fait bonne impression, c'était le moins que l'on puisse dire. Après coup, il avait bien voulu admettre que son comportement devait être logique. Mais pas plus 'humain' que ses yeux ne l'étaient. Ils avaient beau posséder un iris ou même une pupille semblable à l'homme, il y avait quelque chose en eux, un éclat, ou bien au contraire un vide, une dureté qui les rendait presque inquiétants et qui – en aucun cas – n'aurait permis de se tromper sur leurs origines extraterrestres.

Il se surprit à espérer que Spock n'avait pas les yeux de son père. Et puis, il réalisa qu'il avait déjà vu une fois ses yeux, la seule fois où il l'avait vu conscient (parce que lors de leurs rencontres mentales, aucun détail de ce genre ne lui était resté en mémoire) et –

- Capitaine, Monsieur Scott est prêt à les téléporter à bord.

Il masqua sa légère surprise, réalisant qu'il avait fini par laisser son esprit dériver à défaut de pouvoir agir, et donna l'ordre qu'on les téléporte. Dès qu'il eut la confirmation que leurs passagers étaient à bord, il se tourna vers son second.

- Monsieur Sulu, je vous confie la passerelle. Je-

- Capitaine ! Source anormalement élevée d'énergie à l'arrière du vaisseau ! l'interrompit Chekov.

- Levez les boucliers !

Il se réinstalla rapidement dans le fauteuil qu'il quittait et s'accrocha aux bras de son siège lorsqu'une violente secousse fit trembler l'Enterprise.

- Rapport, Monsieur Sulu.

- Un vaisseau – Un oiseau de proie klingon vient de baisser ses boucliers occulteurs.

- Bouclier à 68 % ! rapporta Chekov alors que le vaisseau était secoué par un nouvel impact.

- Uhura, informez-les que leur action est une violation du traité signé sur Organia, que nous les enjoignant de cesser immédiatement leur attaque et de se laisser escorter jusqu'à l'espace klingon. Chekov, préparez les phasers pour riposter.

Mais que diable cela signifiait-il ? Depuis quand les Klingons avaient mis la main sur une telle technologie ? Pourquoi choisissaient-ils justement ce moment pour les attaquer alors que le navire avait été bien plus vulnérable à d'autres occasions ? Ils étaient bien trop loin de leurs territoires, ils avaient forcément dû les suivre depuis-

Un nouvel impact.

- Boucliers à 45 % !

Il se tourna vers Uhura qui secoua la tête.

- Aucune réponse, Monsieur.

Kirk donna l'ordre de contrattaquer.

Les hommes occupants la passerelle virent le vaisseau sur l'écran décrocher de sa position à une vitesse incroyable et disparaître sous ses boucliers occulteurs, se montrant plus vif qu'aucun vaisseau klingon rencontré par le passé.

- Cible…manquée, constata le russe, avec une certaine incrédulité.

Le navire réapparut juste au-dessus de la coupole de l'Enterprise et un nouveau tir les toucha.

- Torpilles à photons, maintenant !

Le vaisseau de Starfleet vibra sous le choc de la déflagration au moment où les torpilles explosèrent, étant trop proche de leur cible pour ne pas être atteints.

- Boucliers à 8 %, Capitaine, mais l'ennemi vient perdre les siens.

L'oiseau de proie disparut à nouveau.

- Monsieur Sulu, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre leur trace, pressa-t-il son timonier.

L'alerte rouge s'était déclenchée dès le début de l'affrontement et la moitié de la passerelle fixait l'écran avec inquiétude alors que l'autre s'acharnait à retrouver leur ennemi.

- Je les ai ! s'exclama soudain le premier officier. Et ils arrivent droit sur nous !

Une attaque suicide, ça ne l'étonnait qu'à moitié.

- Manœuvre d'évitement, Monsieur Sulu.

Mais à peine avait-il donné l'ordre que l'Enterprise fut secoué par une violente explosion.

- Nous venons d'heurter une mine, Capitaine, nos boucliers ne résisterons pas à un nouvel impact.

Jim serra les poings. Ils ne voulaient pas se laisser capturer vivant.

- Ciblez leurs moteurs et lancez de nouvelles torpilles. Je veux savoir pourquoi ils nous ont poursuivis jusqu'ici.

Leur tir atteint leur cible avec une précision chirurgicale et le petit navire fut suspendu en plein vol.

Puis il explosa.

- Ils se sont autodétruits, constata l'enseigne russe, légèrement dépité. Capitaine ?

Jim essaya d'ouvrir les yeux mais échoua. Il se sentit tomber en avant et s'écroula. Comme au milieu d'un brouillard épais, il entendit Uhura, Sulu et Chekov crier 'Capitaine !' d'une même voix…

… puis tout devint noir.

A suivre...