Première rencontre

par Didier


Enterprise, quartiers du Capitaine Kirk, la veille du jour J.

- « Le double paradoxe d'Einstein ? Tu te rends compte, Alfred ? Je vais bosser avec un Premier Officier vulcain qui a réécrit Einstein entre la fin de ses études et son entrée à l'Académie ! Et sinon, pour se détendre, il fait quoi ? Il relit les intégrales d'Euclide et Pythagore ? A moins peut-être qu'il n'analyse la composition de ses repas ?... Non, je sais, il calcule à quelle vitesse se videra son bain s'il laisse le robinet et la bonde ouverts en même temps ! Mon petit doigt me dit que voila un officier qui doit savoir s'amuser ! Bon. Voyons cette thèse. »

« La description géométrique de la théorie physique due à Einstein trouve ses origines dans les avancées de la géométrie non-euclidienne, qui remontent aux différentes tentatives aux cours des siècles de démontrer le cinquième postulat d'Euclide, énonçant que par un point on ne peut mener qu'une parallèle à une droite donnée. »

- « OK. Déjà, j'adore. »

« Mathématiquement parlant, Einstein modélise l'espace-temps par une variété pseudo-riemannienne quadri-dimensionnelle, et son équation du champ gravitationnel relie la courbure de la variété en un point, au tenseur impulsion-énergie en ce point, ce tenseur étant une mesure de la densité de matière et d'énergie, étant bien sur entendu que matière et énergie sont équivalentes. »

- « Bien entendu ! Équivalentes. Comme chacun le sait ! J'aime tellement ce langage ! Simple, accessible… Un régal de vulgarisation scientifique et de pédagogie ! Pas du tout indigeste ! ! ! Bon… Voyons un peu plus loin… »

« La relativité générale se distingue des autres théories existantes par la simplicité du couplage entre matière et courbure géométrique, mais il reste à réaliser l'unification entre la relativité générale et la mécanique quantique, et le remplacement de l'équation du champ gravitationnel par une loi quantique plus générale. »

- « D'aaaccord… Je crois que je vois bien là. »

Je balance le PADD par terre. Je n'ai pas vraiment envie de m'ingurgiter une thèse dont d'ores et déjà, l'impact le plus visible est de me donner la nette impression de ne rien comprendre et d'être le dernier des crétins.
En même temps, je dois bien avouer que j'aime assez me confronter à l'inexplicable ! Je me demande en lorgnant vers le document ce qui me parait le plus mystérieux à cet instant : le propos ou le fait qu'un officier puisse prendre du plaisir à analyser Einstein ?
C'est vrai quoi. Il y a tellement de choses plus passionnantes ! La découverte de nouvelle planète, de nouvelles civilisations, reculer les limites de l'univers, …
Alfred s'est plaqué contre le verre de l'aquarium et me matte d'un air désolé.

- « Ça va… Ne me regarde pas comme ça. »

En fait, ses grands yeux semblent me dire « T'es qu'un minus ». Il m'énerve ce characidé orion. D'ailleurs, de nous deux, c'est bien lui qui fait figure d'abruti à buller la bouche ouverte.
Je suis en train de culpabiliser. Je ramasse le PADD.

- « Monsieur Spock. Vous n'êtes pas déjà arri que vous m'emmerdez déjà ! »


* * * * *


Enterprise, quartiers du Capitaine, le jour J.

Je parie que c'est l'un de ces profs sec comme une trique et aussi ouvert à l'aventure que Bones l'est à la poésie klingonne.
L'Amiral règle ses comptes. Mais s'il s'imagine que je vais me laisser impressionner par ses sbires, il se trompe lourdement. Je m'en vais lui soigner son accueil à ce Monsieur Spock ! Il va vite voir de quel bois je me chauffe !
Le signal de la porte retentit.
Misère ! C'est lui, c'est sûr, je me mets dos à la porte.

- « Entrez ! »

J'entends son pas. Pas question de me retourner trop vite. La règle de base : Je n'ai pas besoin de vous et je vous le fais savoir !
Une odeur cuivrée bien rare par ici arrive à mes narines. Une odeur plutôt agréable à vrai dire.
Pas de doute c'est bien un vulcain !
Je sens dans mon dos qu'il scrute chaque détail de mes quartiers. A ce stade, il a du voir mon portrait de Shakespeare ! En fait, je crève d'envie de voir sa tête ! Je me retourne.

- « Capitaine Kirk. Je suis Spock, votre Premier Officier et Officier Scientifique. »


Ah ouais. Quand même…
Je m'accorde quelques secondes pour apprécier le spectacle. Et je réponds.

- « Qu'avez-vous fait de mal pour être envoyé ici ? »

Je vois un sourcil se lever ! Touché !
Je me régale de voir son visage soudainement se raidir. Je sens que je vais bien m'amuser, tout compte fait !

- « J'avais envie de travailler avec vous. J'ai beaucoup entendu parler de vous. »

Excellent. Je suis tombé sur un diplomate. Mais un mauvais ! Je sens que je peux déjà lire ses états d'âme rien qu'en le regardant.
- « Oh vraiment, j'avais plutôt l'impression… que vous étiez là pour m'espionner… »

Le regard qu'il m'envoie ! J'hésite entre crever de honte ou exploser de rire. Je comprends maintenant pourquoi ils l'appellent « La reine de glace » à l'Académie. J'en frissonne presque. Ce noir dur dans ses yeux est une somptueuse claque. La plus esthétique et la plus efficace qu'on m'ait jamais administrée !
- « Si vous avez le moindre doute sur mes qualifications ou références… »

Je l'interromps. Je sens qu'il faut que je calme le jeu…

- « Vous êtes le plus qualifié des Officiers Scientifiques et avant d'enseigner à l'Académie vous avez été Premier Lieutenant sur ce qui est devenu depuis peu mon bâtiment. Vous avez fait une thèse de physique, Le double paradoxe d'Einstein : Une nouvelle interprétation. Ça, c'est une référence : réécrire Einstein ! »
- « Vous avez pris la peine de la lire ? »

Ma parole, mine de rien, il vient de m'insulter !

- « Oui ! Et j'ai bien aimé. Ceci étant, j'aimerais avoir votre opinion de scientifique sur ceci : Enseigne Oregon, vingt et un ans, mort inexpliquée au retour de mission sur Paper 7. L'autopsie ne révèle rien. Zéro. Mais il y a ces deux marques au bas du dos… Monsieur Spock, pouvez-vous les identifier ? »

Voyons voir comment il va réagir à ça !

- « Des traces de piqûres ? Une morsure d'animal ? Une décharge d'énergie ? »

C'est aussi ce que j'avais envisagé mais…

- « Vous êtes calé en chimie ? On a trouvé cette substance dans les tissus proches… »

Je l'examine maintenant de plus en plus attentivement. Je ne ris plus. D'une certaine manière, c'est l'heure du test. C'est assez étonnant, en fait. Il s'est complètement penché sur l'affaire. Il observe avec une concentration intense.

Non.
Non. En fait, Il analyse.
C'est drôle… On dirait qu'il a déjà mis de côté notre petite escarmouche et qu'il est maintenant uniquement tendu sur le problème.
Intéressant comme il y est rentré immédiatement…
Peut-être bien qu'il aime aussi comprendre…
Je réalise que par sa seule attitude, il vient de gagner mon respect. Et j'en suis le premier surpris.

- « C'est organique... Une espèce de protéine de synthèse ? »
- « C'est également l'avis du labo central de Starfleet : complètement inconnue. Mais on la retrouve sur Sturgis 3. Et de nouveau sur Shamrock prime. »

Il se retourne vers moi, la tête légèrement penchée sur le côté. Je crois que je l'ai ferré !

- « Avez-vous une théorie ? »

Je l'ai peut-être mal jugé. Il semble réellement intéressé. Je réalise avec stupéfaction que j'ai très envie de lui expliquer ma théorie. Toutes mes théories en fait !
Mais est-ce un espion… ou un allié ?
Je me penche vers lui.

- « J'en ai plein des théories ! »

Je m'approche encore plus. J'ai furieusement envie de réduire la distance entre nous. J'espère qu'il ne va pas croire que je flirte.
Ah ! Ça revient ! J'ai encore envie de le titiller !

- « Croyez-vous qu'il puisse s'agir d'une attaque ? »

Une fois encore, il ne réagit pas comme je m'y attendais…

- « En toute logique, je dois dire non. Ces différentes planètes ne présentent pas de particularités stratégiques ou économiques justifiant une invasion. »
Je le coupe dans son élan argumentatif.
Donc Spock a décidé de nous prendre moi et mes théories au premier degré…
Étonnant…
Il n'y croit pas. Mais il n'est pas suffisamment obtus pour ignorer mes arguments. En fait, il examine les éléments sous l'angle de la logique, de la science.
Je ne sais pas pourquoi, je l'aurai cru plus… moraliste. J'aurai plutôt pensé que lui aussi me jugerait. Comme tout le monde tout bien considéré…
Mais il n'est pas comme ça apparemment… Je poursuis. A mon tour de le convaincre.

- « Cette enseigne est la quatrième de sa promotion à mourir dans des circonstances inexpliquées… Si la politique et l'économique n'offrent pas de réponse, l'inexpliqué ne devient-il pas une plausibilité ? »

Il se tait un bref moment. Il se rassemble. Je crois que cet homme ne me laissera pas passer grand-chose !
En fait, ça me plait.
J'attends de voir ce qu'il va m'opposer. Il prend une grande respiration et attaque.

- « Elle est morte de quelque chose. Si c'est une mort naturelle, ils ont manqué quelque chose à l'autopsie. Si elle a été assassinée, l'enquête a manqué de rigueur. Ce que je trouve fantastique, c'est que certains trouvent des réponses au-delà de la science ! Les réponses existent. Il faut juste savoir où les chercher ! »

Je souris à sa dernière remarque qu'il a lancée en me défiant bien droit dans les yeux. A peine provocant. Un peu joueur, il me semble !
Bien. Jouons !
- « D'où l'esprit ouvert qui caractérise Starfleet. A demain matin, Spock. Tôt et de bonne humeur. Nous partons pour Paper 7 à huit heures. »

Et je lui tourne le dos.
Plutôt charmant. Mais je doute qu'il ne tienne longtemps avec moi comme Capitaine.
Dommage.

Mais en attendant, pour une fois, je suis un peu plus impatient que d'habitude d'être à demain.

* * * * *


Enterprise, coursive d'accès a la cabine du Capitaine, le jour J.

Je suis devant sa porte. Je sonne.

- « Entrez ! »

Je pénètre dans la petite pièce sombre.

Je détaille avec stupéfaction les quartiers de ce Capitaine. Il n'a rien de commun avec tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici.
Il y a une pagaille incroyable. Des PADD, des blocs mémoires, jusque sur le sol, des holos partout au mur.
Et puis il y a ce characidé orion tournant en rond dans l'aquarium qui me laisse perplexe quelques instants.

Une cabine, c'est un peu comme un appartement qu'on visite. Il y en a qui sont froids et sans âme… Et il y a ceux qui sont… habités…
La cabine du Capitaine Kirk est incontestablement habitée. Et son propriétaire est là, à me tourner le dos, plongé avec fascination dans l'examen d'un rapport.
Je le fixe maintenant. Il parait grand et plutôt mince.
Je ne sais s'il a senti mon regard sur son cou, mais il daigne enfin se retourner et me dévisage maintenant de ses yeux clairs.
Avec une étincelle de malice.
Un homme assez séduisant, je dois dire.
- « Capitaine Kirk. Je suis Spock, votre Premier Officier et Officier Scientifique. »

- « Qu'avez-vous fait de mal pour être envoyé ici ? »

Je suis surpris. Je n'apprécie guère son ton moqueur.
Et surtout… je n'ai rien fait de mal ! Rien !
J'essaye malgré tout de garder mon calme mais je réponds d'un ton un peu trop sec.

- « Rien ! J'avais envie de travailler avec vous. J'ai beaucoup entendu parler de vous. »

- « Oh vraiment, j'avais plutôt l'impression… que vous étiez là pour m'espionner… »

- « Si vous avez le moindre doute sur mes qualifications ou références… »

Il ne m'écoute pas et m'interrompt avec un petit geste qui se veut apaisant.

- « Vous êtes le plus qualifié des officiers scientifiques et avant d'enseigner à l'Académie vous avez été un moment Premier Lieutenant sur ce qui est devenu depuis peu mon bâtiment. Vous avez fait une thèse de physique, Le double paradoxe d'Einstein : Une nouvelle interprétation. Ça, c'est une référence : récrire Einstein ! »
Il sait qui je suis ? Il connaît ma thèse ? Je crois qu'à l'exception de quelques collègues Vulcain personne ne l'a lue !
- « Vous avez pris la peine de la lire ? »

- « Oui ! Et j'ai bien aimé. Ceci étant, j'aimerai avoir votre opinion de scientifique sur ceci : Enseigne Oregon, vingt et un ans, mort inexpliquée au retour de mission sur Paper 7. L'autopsie ne révèle rien. Zéro. Mais il y a ces deux marques au bas du dos… M. Spock, pouvez-vous les identifier ? »

Il me donne le PADD en disant cela. Et tout d'un coup, je n'ai plus aucun intérêt pour mes blessures d'amour propre. Face à moi, c'est le cadavre d'une jeune fille qui est morte forcément trop tôt. Ces marques sont effectivement anormales. Peut-être est-ce sans intérêt, peut être pas… Mes cours de médecine humaine me reviennent en tête. Ne jamais passer sur un détail qui semble insignifiant nous enseignait le Docteur Noël…

- « Des traces de piqûres ? Une morsure d'animal ? Une décharge d'énergie ? »

Il a du en arriver aux mêmes conclusions, mais il ajoute.

- « Vous êtes calé en chimie ? On a trouvé cette substance dans les tissus proches… »

D'une main leste il effleure le PADD.

Cette fois apparaît la représentation schématique d'une molécule. Je me penche. Elle me semble familière et en même temps… Qu'est-ce que c'est que cette chose ? ! Je me tourne vers lui. Je veux savoir.

- « C'est organique... Une espèce de protéine de synthèse ? »
- « C'est également l'avis du labo central de Starfleet : complètement inconnue. Mais on la retrouve sur Sturgis 3. Et de nouveau à Shamrock prime. »

Les images de corps défilent. De telles marques présentes sur trois cadavres différents, tous membres de la Fédération ?
Il est impossible que Starfleet n'ait pas fait d'enquête ?
Le Capitaine Kirk me fixe. Il ne m'a pas tout dit. Je lui pose la question qui me taraude. Question purement rhétorique, à vrai dire.

- « Avez-vous une théorie ? »

- « J'en ai plein des théories ! »

Et c'est tout. Je n'ai jamais aimé rester dans l'ignorance. Je refuse qu'un brouillard confortable me cache la connaissance, la vérité. Et quand on veut savoir, on cherche !

Il se rapproche de moi. Ses yeux me vrillent. Je dois reconnaître qu'il possède des yeux… hum… pas mal. Il sourit. J'ai la vague impression qu'il me prépare une mauvaise blague.

- « Croyez-vous qu'il puisse s'agir d'une attaque ? »

Je vois. Il essaye de me déstabiliser. S'il espère se débarrasser de moi à si bon compte, il se trompe lourdement.

- « En toute logique, je dois dire non. Ces différentes planètes ne présentent pas de particularités stratégiques ou économiques justifiant une invasion. »
- « Cette enseigne est la quatrième de sa promotion à mourir dans des circonstances inexpliquées… Si la politique et l'économique n'offrent pas de réponse, l'inexpliqué ne devient-il pas une plausibilité ? »

Sa question est réelle. Et il attend mon point de vue. Avec attention.
Je réalise brusquement que je suis en train de goûter cet échange !
De plus en plus…
Nous ne sommes peut-être pas d'accord. Soit.
Mais en le détaillant, je vois enfin en lui le contradicteur que j'attendais. Un homme engagé dans cette voie par conviction.
Bien loin de tous ces petits jeux médiocres, de ce désir d'esbroufe et de l'obsession du pouvoir à tout prix qui semblent l'apanage des jeunes officiers trop vite montés en grade.
Le Capitaine Kirk me paraît tout d'un coup un homme plus que digne de mon estime. Puissant à sa manière. De cette puissance, peut-être, de ceux qui s'en vont seuls contre tous.
Je connais ça. Un peu…
Mais en attendant, je ne lui passerai pas ce genre d'approximations de raisonnement.

- « Elle est morte de quelque chose. Si c'est une mort naturelle, ils ont manqué quelque chose à l'autopsie. Si elle a été assassinée, l'enquête a manqué de rigueur. Ce que je trouve fantastique, c'est que certains trouvent des réponses au-delà de la science ! Les réponses existent. Il faut juste savoir où les chercher ! »

Son visage se fend à nouveau d'un grand sourire. Il a l'élégance des bons joueurs. J'apprécie.

- « D'où l'esprit ouvert qui caractérise Starfleet. A demain matin, Spock. Tôt et de bonne humeur. Nous partons pour Paper 7 à huit heures. »

Il me tourne le dos, s'assoit et reprend sa tache comme si de rien n'était.
Ses mots résonnent quelques instants dans ma tête. C'est très bizarre. J'ai ressenti comme un frisson de plaisir.
Je ne sais vraiment pas pourquoi.
Je tente d'analyser ma réaction. Peut-être… Peut-être que, dans ce dernier geste, j'ai comme l'impression qu'il vient de m'accorder sa confiance en considérant que nous sommes désormais dégagés de tout protocole ? Un genre de cadeau de bienvenue, en fait.
Oui. Ça doit être ça.

Je pose mes yeux sur sa nuque courbée.
Drôle de type. Peut-être un peu présomptueux, mais… intéressant.
Très intéressant.
Qui sait ? Ce que je cherche depuis longtemps se trouve peut-être ici sur l'Enterprise.

Kirk…
Kirk et Spock.
Je comprends soudain ce qui a provoqué cette sensation si agréable il y a quelques secondes : il a laissé tomber le « Monsieur Spock »… Il m'a juste appe « Spock. »
Spock tout court.
Je crois bien qu'il vient de m'adopter…

Je franchis le seuil et sans me retourner, je lance.

- « A demain, Capitaine. »


FIN