ESPACE

par

SPOCKALICIOUS



Remarques sur le contenu de l’histoire : angoisse, légère référence à la masturbation, fortes connotations d’addiction et de manque physiques et psychologiques, connotations d’angoisse de séparation, fusion mentale, premier baiser, hurt / comfort.


***


L’espace est froid.


Les conditions d’environnement, bien que chaudes, ne ressemblent pas à l’ensoleillement de l’Iowa. C’est l’odeur aussi. L’air filtré est incapable d’imiter une brise pure chauffée par le soleil et ne produit pas la même sensation dans ses poumons. C’est presque comme s’il n’arrivait pas à respirer. Le contact sur son visage lui manque. C’est incontestablement l’odeur : une espèce de trace artificielle qui laisse un goût dans sa bouche et il peut la sentir dans son nez quand il inspire. Il ne peut tout simplement pas s’y habituer. C’est…vide.


Et puis, il y a les allergies. Il semble être allergique à tout. Ca n’a jamais été aussi grave, pas vrai ? Les sous-vêtements standards de son uniforme lui font une irritation rouge autour de l’aine. Il doit se raser les couilles. Bones lui donne un truc en spray pour badigeonner la zone. Il endure pendant quelques temps mais il finit par envoyer une demande vers la Terre pour des slips en coton : même les trucs synthétisés ne semblent pas faire l’affaire, ce qui est tout simplement stupide parce que ça devrait. Il tient environ six semaines avant que l’éruption revienne et il doit recourir à la soie. La soie ! Ca devient ridicule.


Et puis, il y a le problème de l’uniforme. Des chaussettes en laine mélangée pour faire cesser les démangeaisons de ses pieds et éviter que sa peau ne prenne un air détrempé plutôt déplaisant entre ses orteils. Et un maillot de corps en coton, pur bien entendu, commandé sur Terre, pour porter sous l’or du commandement. Et une bande de soie cousue sur la ceinture de son pantalon pour faire cesser le frottement contre son ventre et prévenir les plaques qui forment un anneau autour de sa taille. Pareil pour le col et les poignets. Un cauchemar.


Et puis, c’est le linge de lit. Les fibres des tissus standards lui font la chair de poule : elles sont irritantes et les nuits sans sommeil semaine après semaine le rendent fou et l’épuisent. Il finit par essayer le coton, synthétisé – pas bon. Il renvoie une commande vers la Terre pour des draps en coton. Ca marche pendant un temps jusqu’à ce qu’il doive de nouveau recourir à la soie.


Mais il fait toujours froid, ou du moins, il a la sensation qu’il fait froid la nuit quand il dort. Il n’arrive tout simplement pas à ressentir la chaleur, ce qui est ridicule parce que la température dans ses quartiers est régulée et il ne frissonne pas réellement. Il se sent seulement tendu comme s’il était en train de frissonner. Froid, à l’intérieur.


Il en parle à Bones devant un verre de bourbon un soir. Il est assis sur les coussins « soi-disant confortables mais pas du tout », sur le canapé réglementaire dans ses quartiers de capitaine à l’ameublement standard et il se sent nerveux. Bones le regarde, d’abord avec un pli inquiet entre les sourcils puis avec une légère compassion.


Trois semaines plus tard, il reçoit une livraison de la Terre, une couverture épaisse en laine naturelle, deux fois la taille d’un lit double, dans laquelle il s’enroule la nuit. Il dort un peu mieux, comme une chenille dans sa chrysalide et il se lève à contrecœur chaque matin pour prendre son quart. Il frissonne bien qu’il fasse chaud dans ses quartiers.


Et les problèmes ne s’arrêtent pas là. Il y a bien sûr la nécessité de se faire violence pour ne pas draguer son équipage. Il est constamment frustré et remonté comme un ressort tendu. Il parle à Bones de nouveau. Bones recommande du thé au bromure, c’est un vieux remède terrien de l’armée. Il l’essaie. Ca lui donne des plaques, il se gratte pendant une semaine et le bout de sa queue le brûle. Bones lui fait une injection de quelque décoction qui émousse ses sens et lui donne l’impression de traîner son corps partout. Il l’essaie pendant cinq jours avant de décider qu’il préfèrerait vivre avec la frustration. Il se résout à ne plus jamais baiser de sa vie et à se branler entre ses quarts : trois ou cinq fois par jour. Il continue à raser ses couilles, il y est comme habitué, il aime plutôt ça en fait.


Et puis, bien entendu, il y a le problème ultime. Le problème. Le problème qui met fin à tous les problèmes. Le problème qui renvoie tous les autres problèmes à des irritations mineures et insignifiantes. Le problème dont il n’était même pas conscient que c’était un problème jusqu’à ce qu’il commence à penser à lui comme à un problème. Lorsqu’il s’en est rendu compte, ça l’avait déjà surpris par derrière et chamboulé : il était tranquillement assis dans ses quartiers en train de se branler comme d’habitude puis Bam ! l’image a surgi dans sa tête et il a éjaculé violemment. Spock.


Il va en parler à Bones immédiatement. Enfin, pas tout à fait les détails, simplement était-il normal de fantasmer sur des membres de l’équipage, ce qui était maladroit parce que Bones savait déjà qu’il reluquait et courait après tout ce qui se trouvait à dix mètres à la ronde depuis peu importe combien de temps. Il est assis face à Bones, jouant avec un verre de bourbon entre ses mains jusqu’à ce que la glace ait fondu. Bones est calmement assis, le pli d’un froncement entre ses sourcils, jusqu’au point où le silence devient si bruyant et inconfortable que Bones doive insister : « Jim ? »


Alors, il évacue le sujet d’un geste vague de la main. Et avec ça, un sourire contrit qui dit : « Ne vous inquiétez pas pour ça. Je vais bien. »


« Je suis votre médecin et je suis votre ami, Jim », insiste Bones.


Il veut parler mais il y a quelque chose à l’intérieur de lui qui ne le laisse pas parler. Il n’arrive tout simplement pas à se résoudre à dire les choses qu’il a besoin de dire. Y avait-il quoi que ce soit qu’il pouvait dire ? Il ne sait pas vraiment comment se présente le problème ou ce que c’est en réalité. Son esprit va de travers : la vérité, s’il y en avait une, est un vague mélange confus d’événements qui sont tous flous. Il n’est même pas certain de savoir quand cela avait commencé.


Cette fusion mentale avec Spock Prime peut-être. Ca l’avait bouleversé. Il s’était senti complétement impuissant quand la main du Vulcain était sur lui, comme pris dans les bras d’un amant, en sécurité et pourtant, en même temps, exposé physiquement et émotionnellement. La pensée lui donne des élancements à l’intérieur. Il n’arrête pas de jouer avec cette sensation, essayant de la gratter comme une croûte, revenant en pensées à l’événement et le retournant encore et encore, revivant cette sensation de quoi ? Qu’était-ce ? C’était hors de sa portée à présent mais c’était là comme un écho, une chaleur à l’intérieur qui avait disparu et sans elle, il se sentait tout simplement froid. Peut-être que c’était seulement son imagination.


Mais il y avait cette autre fois également où il l’avait ressentie : debout face à face avec Spock sur la passerelle, en train de le défier, de le pousser à bout pour essayer de trouver cette vulnérabilité en lui et l’exploiter. Cet instant, cette chaleur dont il avait fait l’expérience, la proximité de ce corps vulcain : ces yeux qui ont rencontré les siens, pleins de défi et de force. Seigneur, ces yeux. Cette expression. Eux deux seulement, si proches comme si l’univers entier s’était réduit à partager un souffle et un battement de cœur uniques avant qu’il ait frappé et trouvé ce lieu à l’intérieur du Vulcain et qu’il l’ait poussé jusqu’à la limite : sa limite, cet endroit où il existait et où tout paraissaient instinctivement juste. Même à présent cela l’excitait, le rongeait à l’intérieur : une faim insatiable. Il voulait sentir ça encore une fois, la ressentir encore, faire l’expérience de la cascade de violence – aucune passion – qui avait déferlé sur lui, pure et saine. Respirer.


Et puis évidemment, il y avait cette sensation. Pas la pression de la main autour de sa gorge en soi, ça avait fait mal, mais la main sur lui : la pression du corps contre lui, le poids réconfortant et chaud, lourd, Seigneur, si lourd, et dur. Résolu, les muscles entraînés et bloqués qui faisaient pression sur lui. Ces yeux rencontrant les siens, riches, pleins, ouverts, sauvages et libres ; l’émotion s’écoulant à travers chaque fibre de cet être, indompté, brut, vivant. Il avait vu ça. Il n’avait jamais rien vu de tel. Il le désirait. Il ne s’en était rendu compte que beaucoup plus tard.


Combien de temps cela lui avait-il pris de le remarquer ? Avait-il toujours été conscient de ça mais l’avait-il tout simplement nié ? Pourquoi le nierait-il ? Peut-être que c’était son commandement, la réussite d’avoir obtenu son grade de capitaine, à l’exception de tout le monde, en naviguant sur le fond de son pantalon pas vraiment conscient de ce qu’il était en train de faire jusqu’à un certain point. L’instinct qui lui donnait cette audace qu’il ne questionnait jamais, il lui faisait confiance. Il l’avait toujours fait. Peut-être que c’était cela ? Peut-être qu’il n’avait pas perçu le problème jusqu’à présent parce que ça avait été tout simplement instinctif d’agir de cette façon-là. Il ne l’avait pas questionné. Ca avait paru juste. Ca avait paru juste de…Seigneur qu’est-ce que c’était ?


Ca avait paru complétement normal de se tenir tout à côté de ce corps et de le toucher à l’occasion, de poser sa main sur ce bras ferme et de le presser. Ou d’effleurer cette épaule en examinant quelque mesure sur la console. C’était tout simplement naturel d’être là où il était, d’être toujours ensemble. De se téléporter à la surface d’une planète et de se tenir debout, leurs têtes proches l’une de l’autre, en discutant tranquillement au-dessus des relevés du tricorder. C’était juste de se sentir si protecteur vis-à-vis de la personne qui avait sauvé sa vie et dont il avait sauvé la vie, non ? C’était normal de vouloir être avec la personne avec laquelle il sentait qu’il avait le plus de choses en commun, qui partageait et comprenait les fardeaux du rang et de la responsabilité. Etait-ce la culpabilité peut-être qu’il avait éloignée de lui, le grade de capitaine ? Etait-il en train de payer à l’excès sans en avoir conscience ?


Plus il y pense, plus sa pensée devient floue. Il n’arrive pas à mettre en ordre sa pensée et il n’arrive pas à poser son doigt sur le nœud du problème. Tout ce qu’il sait c’est qu’il prend conscience du nombre de fois où il le dévisage et que ça doit paraître une évidence flagrante à l’équipage. Parfois il est en train de le dévisager et ne s’en rend pas compte jusqu’à ce que ces yeux sombres se tournent vers lui et qu’un sourcil se lève d’un air interrogateur comme pour dire : « Capitaine ? »


Il semble que cette question soit souvent posée ces derniers temps. Il n’a pas de réponse à lui donner. Il détourne ses yeux.


« Rien, Monsieur Spock. Poursuivez. »


Il attend avec impatience des missions d’exploration. Plus elles sont dangereuses, mieux c’est. Ca déconnecte son esprit de l’instant présent et lui permet d’oublier s’il doit se tenir si près. On lui rappelle toujours bien entendu que le capitaine devrait rester à bord du vaisseau, qu’il va contre les règlements pour deux officiers supérieurs d’être ensemble mais il s’en fiche. Il en a besoin. Il a besoin de l’action, de la liberté. Ca le comble.


« Jim. Vous allez trop loin, » dit Bones et il le sait mais il continue, il prend l’habitude de repousser les limites du règlement et de son équipage. Il n’en fait qu’à sa tête à chaque fois.


Mais le froid est constamment là. Si froid. Peut-être que c’est pour cela qu’il se tient si près de lui. Il est comme une flamme, chaude, qui s’insinue en lui. Dans l’ascenseur, il le ressent encore plus. Seuls tous les deux pendant ces brèves minutes, isolés du reste du vaisseau et de l’équipage, il ressent cet élancement à l’intérieur de lui, cette faim, cette chose insatiable qui a tellement besoin d’être nourrie, qui le ronge inéluctablement. Et puis, il y a son odeur. Oh, Seigneur, son odeur. Il ne l’avait même pas remarquée jusque-là, pris acte de sa réalité peut-être serait plus précis, mais cette odeur lui donne envie de se presser contre ce corps chaud et de ne faire qu’inspirer et de ne pas cesser d’inspirer. C’est comme l’air qui lui manque, de l’oxygène pur dont il a besoin dans ses poumons : un goût d’Iowa, cette bouffée d’air dont il se souvient, sur son visage. Ca lui donne la tête qui tourne pendant un instant, ça rend ses yeux vitreux.


« Capitaine ? Est-ce que vous êtes souffrant ? »


« Non. Je vais bien Spock. »


Seigneur, il veut le toucher, il veut s’approcher, ça brûle à blanc dans sa poitrine et dans ses entrailles. L’ascenseur s’ouvre et l’instant s’évanouit comme il le fait toujours et il s’éloigne comme il le fait toujours. Alors, il se sent de nouveau froid. Atrocement froid. Vide. Seul. Ca fait mal : une douleur comme aucune autre, un trou béant à l’intérieur de lui, un froid profond comme le vide de l’espace. Et à présent les nuits deviennent plus longues et plus sombres : ce qui est stupide car à bord de l’Enterprise il n’y a ni jour ni nuit, se dit-il à lui-même, ça donne seulement cette impression.


Il passe tout son temps plein d’agitation ou bien c’est le froid à l’intérieur de lui qui le rend agité. Il y a une pression à l’intérieur de lui à présent, qui pousse à travers ses entrailles jusqu’à sa poitrine. Un besoin. Un besoin abominable. Vorace et implacable. Ca lui donne l’impression de devenir fou, ce qui est stupide car il sait qu’il ne l’est pas, mais ça le fait. Il passe tout son temps à penser à Spock et part à sa recherche constamment. Il descend errer tout le temps dans les labos de sciences, fouinant partout, juste pour l’apercevoir. Le voir suffit à soulager cette tension intérieure, soulagement instantanément ressenti bien que bref. C’est une drogue. Plus il en reçoit, plus il en veut.


Alors il demande.


« Spock. J’ai besoin de vous parler. »


« Capitaine ? »


« C’est un sujet privé. » Il déglutit et regarde le fin sourcil se soulever. « Nous devons parler en privé, Spock. » La tête s’incline très légèrement. « Quand vous aurez terminé votre quart, voudrez-vous bien venir dans mes quartiers ? Je vous en prie. »


Je vous en prie ? Quoi ? Est-ce qu’il est en train de supplier ? Ca en donnait l’impression. Ces yeux sombres sont totalement confiants cependant, une pointe d’inquiétude peut-être. L’acquiescement silencieux après un bref examen lui procure cette sensation de chaleur, juste un petit peu et il est terrifié. Et s’il disait des choses qu’il ne devrait pas dire ? Et si…Oh Seigneur, et si ? Il viendra à lui cependant, consciencieux, confiant. Comme son ami. Il sait qu’il le fera et cette petite certitude à l’intérieur de lui est tout ce qu’il possède. Il s’accroche à elle. Mais il veut plus. Il veut…quelque chose : c’est un aveu terrible même vis-à-vis de lui-même. Peut-il en parler ? Sait-il vraiment ce que c’est ?


Il augmente la température de ses quartiers en prévision. Il ne pense même pas à s’inquiéter à ce moment-là de la sensation étouffante à l’intérieur de lui alors qu’il fait les cent pas en attendant. Seigneur, l’attente, je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie. Il est pratiquement étranglé par le désespoir. Cette faim à l’intérieur de lui qui le ronge pousse contre ses nerfs jusqu’à ce qu’il se sente à vif physiquement. Il a chaud : ses mains sont moites. Je vous en prie je vous en prie je vous en prie. Il a l’impression qu’il peut obliger le bip d’appel de la porte de ses quartiers à tinter, il est si remonté à l’intérieur. Ce son apportera le soulagement dont il a besoin. Il a besoin de ressentir cela plus que tout autre chose. Il regarde le temps en train de s’égrener.


Seigneur. Le temps. Il déteste cela. C’est son bourreau intime. Jamais assez quand il en a besoin, trop qui s’étend comme une éternité de silence, long, vide et froid quand il n’en a pas besoin. Il sait qu’il viendra cependant. Il le sait et pourtant l’attente est épouvantable. Je vous en prie je vous en prie je vous en prie.

Il est debout dans ses quartiers les yeux clos. Il peut presque entendre son cœur battre. Il est rapide. Il imagine ces yeux sombres, les mouvements fluides, le long dos et des jambes encore plus longues qui avancent à pas mesurés de la passerelle pour entrer dans un ascenseur. Il connaît le sifflement sourd des portes quand elles se ferment, le vrombissement en arrière-fond et ce corps silencieux qui attend patiemment. Qu’est-ce qu’il pense ? se demande-t-il. Il l’imagine debout, seul dans l’ascenseur et lui, tel un fantôme, se tient à côté de lui. Il le touche, tend une main et fait courir ses doigts à travers ces cheveux, cette parfaite masse sombre et soyeuse qui ne semble jamais changer. Il se demande quelle sensation ça fait au toucher en réalité. Il imagine les portes de l’ascenseur qui s’ouvrent, le mouvement de ces longues jambes marchant le long du pont et le froissement du tissu. Seigneur, ce cul.


Ses yeux s’ouvrent brusquement. Pourquoi il fait ça, il n’en est pas certain, cette pression à l’intérieur de lui le contrôle à présent mais il ouvre la porte de ses quartiers. Il est sidéré, ses yeux grands ouverts et bouche bée, toute pensée consciente disparaissant à la vue de ce corps dans cet uniforme qui fait un dernier pas, un bras déjà tendu et un doigt suspendu contre le panneau d’appel. Est-ce aussi de la surprise qu’il voit dans ces yeux sombres ?


« Capitaine ? »


« Spock ! »


Le temps est suspendu un instant et il le ressent : l’univers autour de lui s’estompe jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’eux deux, un unique battement de cœur qu’ils partagent jusqu’à ce que l’instant perde toute cohérence et que la réalité le frappe de plein fouet au visage.


« Vous avez requis ma présence, Capitaine. »


Il acquiesce. Sans un mot. La capacité de parler l’a quitté, tous les mots sont coincés au centre de sa tête et il n’arrive pas à établir la connexion mentale jusqu’à ses cordes vocales. Il n’est pas vraiment certain de ce qui sort, c’est étranglé, confus et incohérent.


« Oui, entrez, je veux – je vous – attends, j’allais justement venir vous chercher pour vous rappeler – je n’ai pas besoin de vous rappeler ! Qu’est-ce que je dis ? » Il rit, embarrassé, son visage s’échauffe en rougissant alors que son corps réagit en se repliant sur lui-même et que ses épaules se soulèvent. « Désolé, entrez, entrez. »


Il finit par s’éclaircir la gorge et par se détester alors que ce corps chaud passe près de lui, un sourcil interrogateur levé, les mains soigneusement jointes derrière le dos comme elles semblent toujours l’être. Le sifflement sourd des portes qui se ferment déplace l’air et il peut le sentir. Il peut à nouveau respirer, seulement pendant un instant.


« Asseyez-vous, Monsieur Spock, je vous en prie. »


Remarque-t-il qu’il est nerveux ? Il se déplace dans la pièce, en regardant un mouvement fluide qui transporte des membres longs et installe une chaleur troublante sur le canapé. Des yeux sombres et confiants le considèrent alors, ils attrapent la lumière d’une lampe de chevet toute proche. Si le silence le dérange, il ne paraît pas le montrer. Il est juste assis là, à attendre.


« J’ai besoin de vous parler – de vous demander – quelque chose, Monsieur Spock. » Il se frotte les mains, la bouche ouverte et cette pression à l’intérieur de lui est insupportable. « J’ai besoin que vous… » Dis-le, dis-le, dis-le. C’est la seule solution, il ne fera pas attention. Il peut simplement dire non et puis… « …fusionniez avec moi. » Ca sort étranglé, un gémissement, plaintif et suppliant, désespéré. Il ne voulait pas que ça sonne comme ça. Alors le silence s’éternise. Seigneur, pourquoi est-ce qu’il ne dit rien ? Pourquoi reste-il seulement là à me regarder ? Que pense-t-il ?


« Puis-je poser une question personnelle ? »


« Bien sûr, allez-y, demandez ce que vous voulez, Spock ». Je vous en prie, dites oui.


« Est-ce que vous faites cette requête en tant… » Le mot est soigneusement choisi, la bouche le trouvant difficile à former, sa signification est puissante et lui est étrangère, sans aucun doute. « …qu’ami ? »


Quoi ?


« Je crois qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi. J’ai besoin de vous pour vérifier si quelque chose ne va pas. Chez moi. » Il sent qu’il va pleurer. Il peut à peine respirer. Sa poitrine se serre, prise dans un étau qui se resserre de seconde en seconde. Ca le broie. « Je crois que quand vous – Spock, l’autre vous – a fusionné avec moi, quelque chose était… » Quelque chose était là. « …est arrivé. J’ai besoin de vous pour vérifier que tout va bien. »


Il est attentif aux signes qui indiquent qu’on l’observe, des yeux sombres qui tombent des siens et le libèrent de l’examen pour examiner le sol. Il prend son souffle à cet instant, une panique effervescente, avant que des yeux sombres n’attrapent son visage à nouveau.


« Compris. »


Il fait un signe de tête et frotte ses mains moites sur son pantalon. Ca y est. C’est ce qu’il voulait, n’est-ce pas ? Même alors qu’il se déplace pour s’asseoir sur le canapé, il sent qu’il va s’évanouir. Il désire seulement la sensation de chaleur, c’est tout ce qu’il veut.


« Je veux vous demander pardon. » Sur le visage du Vulcain, il voit clairement l’expression qui demande à quel sujet. « Juste au cas où. Juste au cas où il y aurait quelque chose que vous trouveriez, offensant » A mon sujet. « Là dedans. » Son piètre sourire disparaît comme son rire alors qu’il tapote le côté de sa tête avec un doigt. Il déglutit.


« Compris. Je ne crois pas trouver rien de tel. »


« Je sais que c’est un truc très personnel. Pour les Vulcains. Un abaissement très important des…boucliers psychiques pour vous. Je ne le demanderais pas s’il y avait un autre moyen. »


Il reçoit un signe de tête. Rien de plus. Il peut sentir une chaleur et assis si proches, il y a cette odeur dans son nez et l’air dans ses poumons à nouveau. Et alors ça arrive. Cette chaleur approche et entre en contact avec lui. Si confiant. Un parfum délicat sur la paume de la main, des doigts légers qui s’affermissent contre sa tempe, un pouce qui presse contre son nez, faisant légèrement pivoter sa tête. C’est différent. Très différent de la fois précédente. Ca paraît…jeune. Moins familier. Moins exercé. Mais ça a été fait auparavant, il peut le dire. Il se demande avec qui et combien de fois avant que les yeux sombres se ferment. Il a chaud, une émotion à l’intérieur de lui alors qu’il écoute le silence dans la pièce. Seulement eux deux. Ici. Seuls.


« Mes pensées vers vos pensées, nos pensées ne font plus qu’une. »


Il regarde ces lèvres. Elles se ferment. Il est conscient de tout, sa respiration, le canapé sous lui. Il bouge un peu. Leurs genoux se touchent et il est immédiatement inquiet. Mais pourquoi devrait-il l’être ? Ils sont déjà en train de se toucher. Il laisse reposer sa main à côté de lui sur le canapé, l’autre sur ses genoux et il regarde les petits mouvements de concentration sur le visage face à lui : un léger frémissement de petits muscles sous la peau près des yeux fermés, un pli qui apparaît entre des sourcils aigus, un cil qui est tombé et qui repose sur la peau lisse et sans défaut d’une joue, la dilatation des narines alors que la respiration devient plus profonde et ces lèvres qui s’écartent légèrement, laissant entrevoir de l’humidité sur le bord intérieur.


Il ferme ses yeux.


De la chaleur d’abord et puis ce terrible, cet atroce sentiment à l’intérieur de lui l’atteint, s’étend et s’amplifie. Je vous en prie. Il sent qu’il va glisser du canapé ou que le canapé n’est tout simplement plus là. Il ne sait pas dire la différence entre la pression à l’intérieur de lui et la pression de son corps assis. C’est comme s’il ne sentait plus ses muscles. Il ne sait même pas s’il respire encore. Il panique mais il comprend soudain que tout va bien. Et alors ça vient, une vague terrible. Elle monte à travers lui, tordant sa colonne vertébrale comme un serpent en train de se dérouler qui le dévore d’un bout à l’autre. Ca brûle à blanc. Ca le bouffe vivant et il ne peut pas l’arrêter.


Aidez-moi.


Il ne peut pas fuir. Il veut le faire. Il est désespéré. Il est si seul. Vide. Froid. Il y a un espace à l’intérieur qui ne peut pas être comblé.


Je vous en prie, aidez-moi. J’ai besoin de vous. Je ne peux plus rester comme ça. Je ne peux plus…


Une telle douleur, une chose abominable, terrible, qui ne peut trouver le repos. Il n’y a pas de repos. Il y a seulement la quête. Il y a seulement la faim. Il y a seulement un besoin désespéré d’être touché si ce n’était la peur du contact qui prend plutôt qu’il donne. Un besoin comme aucun autre. Un besoin d’être un tout. Un besoin d’être achevé.


Achevez-moi.


C’est chaud avant qu’il se rende compte que ça l’est. C’est comme le soleil à l’intérieur de lui. Il n’arrive pas à se souvenir d’avoir déjà ressenti cela. Ca semble juste. Ca semble plus juste que tout ce qu’il a jamais connu. On dirait qu’il aurait toujours dû se sentir comme ça. C’est chaud au toucher avant même qu’il se rende compte qu’il est en train de le toucher. C’est chaud, très chaud et doux comme de la soie contre la paume de sa main. C’est tout autour de lui avant qu’il se rende compte que ça l’entoure, que ça l’étreint. Et il peut le goûter. C’est de l’eau pure jaillissant d’une source dans la terre en bouillonnant et aussi chaud que la texture de l’herbe brûlante au soleil sous des pieds nus. Ca donne et ça prend. C’est un soulagement, qui explore, désinvolte, curieux, interrogateur, qui devient conscient.


Oh, Seigneur.


Ses yeux s’ouvrent brusquement et les yeux face à lui font de même. Leurs bouches font une pause, un instant suspendu sans un mouvement avant que les lèvres s’éloignent doucement. Il sent l’air pénétrer dans l’espace entre elles et rafraîchir l’humidité partagée qui reste sur ses lèvres. Tout semble juste et il cherche la chaleur à nouveau. C’est de l’instinct uniquement. Mais les lèvres murmurent alors même que les siennes les rencontrent à nouveau.


« Pardonnez-moi. Le transfert émotionnel est… »


Il tend sa main vers lui, presse son corps contre la chaleur qui a ses mains sur ses bras et qui le repousse. Le froid est en train de revenir. Rapidement. Il broie ses entrailles, le transforme en pierre et à nouveau, il n’arrive plus à respirer. Il agrippe déjà les bras chauds et essaie de tirer la répugnance contre lui. Les lèvres ne donnent plus, ne sont plus curieuses et la tête les détourne de lui.


« Capitaine, je vous en prie. Ne faites pas cela. »


Ses lèvres touchent une peau, chaude, et il peut sentir la pulsation de vie courir rapidement dans les veines de la gorge qui lui est offerte. Il regarde avec horreur les longs membres qui luttent et se dégagent. Il se voit pour la première fois et fait l’expérience d’une horreur nouvelle. Qu’est-il en train de faire ? Il devient pierre, saisi de l’intérieur par le dégoût et ses mains s’arrondissent en poings qui veulent le punir pour ce qu’il vient de faire.


« Mon Dieu, je suis désolé. Spock, je vous en prie, je suis désolé. »


Il plisse ses yeux et les garde étroitement fermés. Il peut entendre des inspirations : elles sont tremblantes, elles tentent de retrouver le calme, elles tentent de reprendre le contrôle. Il peut entendre le mouvement de longs membres qui rajustent un uniforme, redonnant l’apparence de perfection qui vient d’être souillée par le contact, par lui. Il peut entendre l’atroce silence dans la pièce et le silence assourdissant du vide à l’intérieur de lui qui s’ouvre, froid.


« Si vous voulez bien m’excuser, Capitaine. »


La voix est glaciale et elle le blesse. Il entend des portes qui s’ouvrent dans un sifflement sourd et la présence l’abandonne. Alors la souffrance surgit, qui le dévore de l’intérieur et il hurle de douleur. Son corps s’arrondit comme une balle quand il s’effondre sur lui-même, sa tête percute le sol. Il rampe, essayant d’échapper à la honte et à la répugnance qui l’assaillent. Les larmes affluent, brûlantes.


« Non je vous en prie, ne partez pas. »


Il n’ose pas ouvrir ses yeux. Le vide à l’intérieur de lui hurle et il est pris de secousses.


Il n’est pas conscient des heures qui passent. Il s’épuise pourtant il ne dort pas. Il reste au sol près du canapé dans la pénombre de ses quartiers jusqu’à ce que l’alarme de quart retentisse. Il ne la fait pas cesser de sonner et elle finit par s’arrêter d’elle-même. Le temps passe lentement. Il ne répond pas aux appels par l’intercom en provenance de la passerelle. Il ne prend pas son quart et Bones est à la porte de ses quartiers en train de passer outre le code de sécurité. Il se rend compte que la chaleur est là également avant même que les portes s’ouvrent.


Il regarde fixement sans rien voir alors que Bones lui pose des questions et fait ce que les médecins font. Il n’entend pas le débat passionné puis les accusations que Bones formule à l’encontre de Spock. C’est seulement quand la chaleur le touche qu’il lève sa tête et plonge son regard dans des yeux sombres.


« Jim. »


« Spock. »


Des larmes encore. Elles sont chaudes, elles s’écoulent librement et il est tremblant et froid à l’intérieur.


« Que diable lui avez-vous fait, Spock ? »


« Je suis aussi peu au fait de la nature du malaise, Docteur, que vous semblez l’être. »


« Il souffre, est-ce que vous ne pouvez pas voir ça ? C’est vous qui avez fait ça avec cette maudite sorcellerie vulcaine que vous avez pratiqué sur lui. »


« Les Vulcains ne pratiquent pas la sorcellerie, Docteur. »


« C’est quoi votre problème, Spock ? Faites quelque chose, espèce de gobelin sans cœur au sang vert. »


La chaleur l’enveloppe à nouveau, solide, forte, protectrice. Il est levé du sol aisément et transporté encore plus aisément par une force qui le guide et l’installe assis sur son lit. Il se cramponne à elle, assise à ses côtés, le froid à l’intérieur de lui l’oblige à enfoncer ses doigts dans les bras qui l’entourent. Il laisse sa tête reposer contre l’épaule et il remarque l’expression de Bones pour la première fois.


« Jim. Qu’est-ce qui ne va pas ? »


Il ne peut pas parler. Il n’a aucune force.


« Docteur. Si vous voulez bien nous excuser. »


« Vous ne pensez pas sérieusement que je vais le laisser seul avec vous, pas vrai Spock ? »


« Docteur. S’il vous plaît. »


Il sent le monde s’incliner et maintenant il est allongé. Il se met en boule vers la chaleur qui se tient à côté de lui et il entend le sifflement sourd des portes de ses quartiers alors qu’elles se déplacent et il comprend qu’ils sont seuls. Il tend une main et elle est prise dans une chaleur résolue, des doigts se glissant entre les siens. Le contact est délicat. Des yeux sombres rencontrent les siens.


« Spock. »


Aucune réponse n’est requise. Des lèvres rencontrent les siennes, chaudes, si chaudes, lentes et douces. Il ne se rend pas compte que le froid à l’intérieur de lui a disparu jusqu’à ce qu’il sente les lèvres se séparer des siennes. Il reste calme alors que des doigts caressent les siens. Il reste calme et les heures passent. Il se rend compte qu’il est épuisé et il s’endort. Il s’éveille et ouvre ses yeux pour trouver la chaleur toujours à côté de lui, des yeux sombres le considèrent avec calme et gravité. Sa main est toujours tenue par des doigts doux. Il se risque à bouger, le besoin à l’intérieur de lui est en train de pousser, de désirer : un besoin si terrible de réconfort auquel une tendresse tacite répond et assurément sur ses lèvres à lui. Il est empli de chaleur.


« Qu’est-ce que nous allons faire ? »


« Je ne sais pas. »


« Et si… »


« Il y a toujours des possibilités. »


Il acquiesce. Il sait. Il ferme ses yeux.


« Je suis tellement désolé. »


« Jim. Je ne le suis pas. »


La chaleur. Il a chaud. Il écoute le souffle régulier près de lui. Il entre en contact avec son visage et il respire à nouveau. Ses poumons sont pleins et il peut sentir un air clair et pur. C’est l’espace ouvert et le ciel, et l’océan, l’horizon plein d’espoir et le soleil sur sa peau. Il le tient dans sa main, chaud : une texture soyeuse qui apaise ses nerfs et qui est un baume pour son âme. C’est le sommet de la montagne, une main tendue vers les nuages qui volent au-dessus. Ce sont les profondeurs veloutées de la mer, sombres et mystérieuses. C’est la neige, fondant au bout d’un doigt et la rosée sur l’herbe qui porte la promesse de la vie.


C’est la paix.


Il est achevé.