Like A Tear Cast In Stone by CatalenaMara



Telle une larme coulée dans la pierre

CatalenaMara




''Lieutenant T'Prayd.''

Je lève les yeux de mon travail. C'est le Commandeur Spock. J'avais senti sa présence quand il est entré dans la pièce derrière moi, pourtant j'avais soigneusement négligé de me tourner pour le saluer. Aucun Humain ne l'aurait entendu entrer alors, tel un Humain, j'ai attendu qu'il se mette à parler. Il aura remarqué cela, j'en suis certaine, et malgré tout, son visage est parfaitement rompu à exprimer le degré de courtoisie adéquat, comme il sied à un supérieur qui s'adresse à un nouveau subordonné. Je travaille dans son département depuis environ six mois maintenant, cependant la distance que nous sommes attentifs à maintenir est une réalité qui ne pourra jamais changer. 

''Oui, monsieur ?'' Je donne à ma voix, bien entendu, le juste degré de politesse : le ton que l'on adopte quand on s'adresse à des étrangers. On ne peut pas espérer une entente parfaite, cependant toutes les formes de vie méritent le respect. Même les Vulcains qui ont renié les principes fondamentaux de leur culture.

''Nous serons bientôt en orbite autour de Markus A. J'ai inscrit votre nom sur la liste de l'équipe d'exploration.''

Il me tend un enregistrement, que j'accepte. Chacun de nous est très attentif à ne pas toucher les extrémités des doigts de l'autre.

''Ceci contient des données préliminaires concernant les formations géologiques du Sous-Continent H, où nous concentrerons nos explorations. Des relevés indiquant des traces de naterliim ont été découverts. La participation à l'équipe d'exploration vous donnera une excellente opportunité de progresser dans votre spécialité.''

''Merci, monsieur.'' Il est très scrupuleux dans sa façon de nous traiter, moi et les autres Vulcains sous son commandement. Personne ne pourrait l'accuser d'aucune des faiblesses humaines de favoritisme ou de discrimination. Il n'a tenté de faire obstacle à la carrière d'aucun de nous. Je me demande pourquoi il agit ainsi. Il est certain que les Humains entretiennent leurs propres systèmes d'éthique, et malgré cela j'ai également été témoin de leurs abus. Je suis surprise, considérant ses autres défauts, qu'il n'ait pas adopté ces faiblesses. Peut-être espère-t-il que nous allons tous être transférés de l'Enterprise ? Notre présence doit le déranger. Je n'arrive pas à me représenter les réalités de sa position. Comment peut-il continuer à vivre et à travailler, en vivant comme il le fait, tel un paria culturel ?

''Heure prévue de la mission à 0600 heures, troisième quart. Soyez prête à la salle de téléportation à cette heure-là.''

''Oui, monsieur.'' Je le regarde partir. Il s'en va avec un maintien militaire tout à fait correct. Comme il est très comme il faut, quand il est en présence de concitoyens vulcains. Comme il se contrôle quand il s'adresse à l'un d'entre nous. C'est comme s'il n'était pas du tout conscient de la façon avec laquelle nous le considérons. Une telle maîtrise serait admirée, chez un autre. Peut-être espère-t-il d'une façon ou d'une autre se racheter dans la forme, alors qu'il s'est depuis longtemps écarté de nous dans le fond.

Ou il se pourrait tout simplement qu'il s'en fiche. Peut-être est-il si perdu dans sa déchéance que l'opinion du monde de son père ne signifie rien pour lui, je ne vois pas comment il pourrait atteindre un contrôle si habile en d'autres circonstances.

Car il s'agit bien de contrôle, pas de sa nature, je l'ai observé avec les Humains. Quand il se croit libéré de notre présence, alors il n'est pas aussi formel. Les Humains ne le remarqueraient pas, bien entendu, mais j'ai observé chez lui un assouplissement des règles, un relâchement dans la conduite. Ceci, très assurément, ne m'arrivera jamais. Mais les situations sont complètement différentes : je n'ai pas sa mauvaise ascendance à brandir comme excuse au moindre écart de conduite.

Vivre parmi des Humains est la formation que j'espérais. Ces expériences mèneront vers des choses supérieures. Je serai capable de progresser très rapidement dans mon domaine. Si la situation financière de mon époux le permet, bien entendu.

Pourtant, c'est à cause de Steyvil, évidemment, que je suis sur l'Enterprise à présent, plutôt qu'à l'Académie des Sciences, où je pourrais travailler à gagner des honneurs dans mon domaine.

La séquence de test est terminée : l'ordinateur clignote. Je sursaute, puis je regarde autour de moi. Une vive vague de honte me saisit, je suis restée assise là depuis un bon moment maintenant, à ne rien faire, à ignorer mon travail.

Heureusement que je suis seule dans le laboratoire. Personne n'a remarqué mon écart de conduite.

Je retourne mon attention sur mon analyse des propriétés chimiques du darvahl, une nouvelle substance fascinante, découverte sur Arcus B. J'oblige mon esprit à se concentrer sur mon travail.

* * * * *



Quand le quart est terminé, je me rends à la salle de détente 8 pour prendre mon repas du soir. Comme prévu, les autres Vulcains sont déjà là. Ils ont attendu que j'arrive avant de commencer leur repas de fin de journée.

Il n'y a pas d'autres membres d'équipage ici. C'est une petite pièce, et nous l'avons réservée pour notre usage à la même heure chaque jour. Tous les Vulcains à bord peuvent venir ou pas, selon leur préférence. Je suis la dernière à arriver. Steyvil, mon époux, ne se joindra pas à nous. Il le fait rarement. Il fournit beaucoup d'heures supplémentaires sur son quart. Il espère attirer l'attention de cette façon, et une éventuelle promotion. Il passe beaucoup de temps à travailler à ses objectifs. Cela est très louable. Il serait bon pour nous de faire avancer nos carrières de façon cohérente, en obtenant des promotions équivalentes au même moment. Louables, également, sont les heures qu'il passe avec les Humains à bord qui sont versés dans son domaine. Il m'a expliqué qu'ils seront d'une grande utilité à sa carrière. Je suis une épouse chanceuse, d'avoir un mari si ambitieux. Je n'aimerais pas être exposée à la moitié des contacts avec les Humains qu'il tolère.

Comme d'habitude, sept d'entre nous sont ici. Spock, bien entendu, ne se joint jamais à nous. Il y a un consensus non explicite entre nous quant au degré de politesse et de courtoisie que nous devons lui accorder. Nous ne l'invitons pas à nos réunions. Il ne pose pas de questions à leur sujet. C'est ainsi que l'équilibre est réalisé.

Soquel prononce les paroles d'introduction, et il partage l'eau. Un petit récipient vernissé, apporté de Vulcain, est utilisé pour le versement rituel. Puis le repas est servi. T'Chrei a correctement programmé les ordinateurs. Les repas ont presque la même saveur que s'ils avaient été préparés sur Vulcain même, plutôt que retraités à partir des réserves de nourriture de l'Enterprise. Le programme bien entendu, n'utilise aucune protéine animale. Nous avons été très clairs sur ce point. Il n'a servi à rien aux Humains de répliquer que, en plus de Spock, beaucoup d'Humains pratiquaient le végétarisme à bord de ce vaisseau et qu'il n'y avait aucun risque que des protéines animales soient introduites dans notre nourriture. J'ai insisté pour une programmation indépendante de notre nourriture. C'était un sujet sur lequel j'ai été particulièrement inflexible, et T'Chrei, de par sa grande courtoisie envers moi, a fait la programmation elle-même.

Nous terminons le repas en silence. Je me sens en paix, chez moi, avec mes concitoyens. Après que les plats sont débarrassés, T'Mek fait la lecture des ''Commentaires de
Surval'', un texte bien argumenté et particulièrement logique. Chacun de nous a choisi des passages à raconter ce soir, chacun ajoutant à l'aura de sérénité que nous créons pour reconstruire notre monde dans nos esprits, en utilisant la subtilité pour éveiller l'intellect, pour aider à diriger les processus de pensée clairs et perspicaces.

T'Chrei est, peut-être, peu conventionnelle dans certains de ses choix. Elle choisit un extrait de poésie humaine, puis elle utilise la forme ni var pour la compléter avec la poésie vulcaine de la Pré-Réforme. En guise d'introduction à cela, elle déclare qu'elle souhaite que nous considérions certains points de similitude entre des cultures étrangères.

Elle est trop audacieuse. J'ai vu les regards que Semtel et elle échangent. C'est très inapproprié, de montrer de l'affection maritale en présence de témoins. Un tel étalage public est inconvenant. Je souhaite que Soquel parle de cela avec elle. Ce serait son rôle, en tant que le plus âgé d'entre nous dans notre groupe. J'ai évoqué avec lui ma préoccupation plus d'une fois, mais il a décidé de ne pas donner suite à mes suggestions.

Là. Exactement là. Ils effleurent les extrémités de leurs doigts, indifférents à notre présence, à nos yeux qui les surveillent. Je vais parler de cela avec Soquel à nouveau, je n'aime pas cet étalage déconcertant. Il crée une sorte d'émoi à l'intérieur de moi : je ne le supporterai pas. C'est déjà beaucoup que je doive tolérer la présence de Spock chaque jour.

On devrait me louer pour mon contrôle, le point d'honneur que je mets à traiter avec lui régulièrement. C'est vrai, Soquel et T'Mek sont aussi ses subordonnés, pourtant d'une façon ou d'une autre, il décide de focaliser son attention sur moi. Je me demande pourquoi cela est ainsi. Pourquoi devrais-je être traitée différemment ? Je n'ai pas fait état de ma désapprobation le concernant, lui et l'union stérile dans laquelle il a choisi de se complaire, mais néanmoins, mes pensées sont claires et franches. Il faudrait qu'il soit atteint de cécité mentale pour ne pas savoir, et Spock est tout sauf cela. Il manque plutôt de discernement dans la manière avec laquelle il choisit d'exercer ce qui devrait être un don sacré. Désinvolte. Comme il est étrange que quelqu'un qui n'est pas pleinement vulcain doive avoir une compréhension si profonde de ce qui est si spécifiquement un don vulcain. Il est prêt à fusionner avec n'importe quoi, malgré le danger de la contamination, de la perte d'identité, de la nécessaire intimité avec d'autres esprits qui est inhérente à tout contact mental. Sa fusion, au début de notre présente mission, avec la machine V'Ger a suscité beaucoup de débats parmi nous. La puissance de l'esprit à laquelle il s'est exposé – certains ont exprimé leur étonnement qu'il ait conservé sa santé mentale. Je suis convaincue que ce n'est pas le cas : cela est aisément démontré par le choix qu'il a fait par la suite d'explorer son héritage humain, ses émotions – humaines...

Je ne souhaite pas penser à combien il s'avilit de cette façon. Je ne devrais pas laisser sa présence m'affecter ainsi. Les autres m'ont souvent prodigué ce conseil. Je devrais passer plus de temps à méditer. Je suis surprise que certains d'entre eux semblent presque s'accommoder de sa situation. Particulièrement Sarteyn and T'Lell. Ils savent simplement trop bien combien il est difficile de traiter avec lui. T'Chrei dit que nous ne pouvons pas lui reprocher son comportement si peu vulcain. Elle parle outre mesure d'IDIC *, et pas assez de Tradition.


[* Infinite Diversity in Infinite Combinations = l'Infinie Diversité en d'Infinies Combinaisons]

Il semble que mon époux et elle pensent pareillement sur de nombreux sujets. Il y a des jours où je réfléchis au manque de logique qui consiste à unir des esprits dissemblables. Peut-être T'Chrei et Steyvil auraient-ils été mieux assortis... Je ne devrais même pas avoir ce genre de pensées. Kaiidth ! Ce qui est, est. Le fait que Steyvil et moi ne partagions pas le même avis sur tous les sujets n'a aucune importance.

* * * * *


Il est encore tôt quand je retourne dans les quartiers que je partage avec mon époux. Steyvil n'est pas là. C'est aussi bien. J'accueille l'opportunité d'être au calme : je peux méditer bien plus aisément quand je sais que je n'aurai pas à me préoccuper de sa présence.

Je me mets dans la position adéquate, et j'essaie de rentrer en moi-même. J'ai manqué de discipline ces derniers temps, et pourtant, il est quand même important d'observer tous les usages. Je n'aime pas certaines pensées troublantes qui traversent mon esprit. Peut-être ne m'est-il plus possible de méditer du tout. Je ne comprends pas pourquoi cela devrait arriver et je lutte de longs instants pour atteindre le premier niveau.

(Images : Le visage de l'Humain revêt un air extatique, comme le visage de Steve Morris, quand je les ai accidentellement surpris, LaBelle Morita et lui dans le cabinet d'observation. Ils auraient dû activer le bouton ''Ne pas déranger''. Que peut-on espérer des Humains ?

Kirk est transporté, il est en extase, les mains de Spock sont sur lui, elles le touchent avec tendresse, ils s'embrassent, ils se caressent, ils ont abandonné leurs vêtements, ils sont durs de désir, ils...)

Un léger son brise ma concentration. Je tressaille, puis je me tiens parfaitement immobile et calme. C'est seulement Steyvil.

Je me lève lentement de ma position assise dans l'aire de méditation. Les yeux de Steyvil attrapent les miens brièvement et passent à autre chose. Son corps sent l'effort physique. Il ne dit rien en passant à côté de moi pour entrer dans le cabinet de toilette. J'entends le code de la douche qui est composé.

Il va à la salle de remise en forme avec plusieurs Humains presque chaque nuit. Je les ai regardés un jour, se reposer après l'une de leur session d'exercices, quand Steyvil n'avait pas conscience que je regardais. Son visage n'était pas vulcain. Il était si détendu. Les Humains l'ont corrompu, et je suis enchaînée à lui pour toujours. Nous avons vécu deux pon farr ensemble. Nous sommes liés à vie, et cela ne peut être changé.

Parfois, c'est insupportable !

Cette pensée est rapidement réprimée. Elle est particulièrement indigne.

Je m'assois devant le terminal dans l'alcôve. J'accède aisément à ma recherche et je m'absorbe dans mon étude. Je travaille dur : je devrai avoir terminé trois articles d'ici à la fin de ma première année de fonction. Cela fera beaucoup pour ma promotion.

Steyvil apparaît peu après, les cheveux ébouriffés, encore humides. Il a développé un goût pour les douches d'eau. Quel luxe honteux et quel gaspillage ! Je lui ai fait remarquer qu'il devrait s'en passer une fois que nous serions affectés sur un vaisseau entièrement vulcain. Cela va obligatoirement arriver, car notre groupe a été conjointement affecté à l'Enterprise pour les deux premières années de sa nouvelle mission de cinq ans, résultat d'un accord entre la Fédération et les Conseils de Vulcain. Sa réplique à ma logique est qu'il profite d'une opportunité transculturelle pour explorer la signification de l'IDIC.

Je n'aime pas l'expression sur son visage quand il dit de telles choses. Elle est froide. Il se moque de moi. Je ne sais pas comment réagir.

Steyvil s'assoit devant son propre terminal. Il l'a branché à toutes sortes de périphériques. Quelque expérience qu'il mène, mais comme il n'entre pas dans les détails, je ne lui poserai pas de questions. Je ne suis pas intéressée. Je retourne mon attention à mon propre terminal. Il est plutôt aisé d'écarter la distraction qu'occasionne sa présence et de me concentrer entièrement sur mon travail.

* * * * *


Je ne peux pas m'empêcher de m'éveiller avec une certaine impatience le jour suivant. C'est la première fois que je vais prendre part à une mission d'exploration et j'ai parfaitement conscience que les promotions peuvent être obtenues à partir d'expériences de terrain directes. Il y a beaucoup de choses que j'aimerais faire dans mon travail : de nombreuses voies que j'aimerais explorer.


Steyvil a déjà quitté nos quartiers communs. Le silence et l'intimité sont apaisants. Nous sommes dans le même quart, pourtant parfois, je spécule sur ce à quoi cela ressemblerait si le Capitaine nous affectait à des quarts différents. Il ne le ferait pas, bien entendu. Il a ses propres obligations à gérer. Il a été très scrupuleux en s'assurant que tous les époux servent sur les mêmes quarts pendant les prises de fonction hors urgences.

(A quoi cela ressemble-t-il, pour un Humain ? Pour lui et pour Spock ? Pourquoi ces pensées se présentent-elles continuellement à moi ? Je me sens particulièrement honteuse.)


Non, Kirk ne nous affectera pas, Steyvil et moi-même, à des quarts différents. Il verrait cela comme une sanction, et, bien entendu, il n'a aucune raison d'en arriver là.

Pourquoi, alors, est-ce que je pense à cela comme à autre chose qu'une sanction ? Pourquoi cette pensée m'attire-t-elle ? Je vois Steyvil assez peu comme ça.


Je devrais méditer à ce sujet, mais mon esprit se cabre. Je suis contente que la méditation soit une activité privée, et que l'on ne me demande pas d'en parler à quelqu'un, pas même à mon époux. Il ne pourrait pas non plus le tirer de mon esprit, même si l'envie lui en prenait. Il est très peu doué pour la télépathie. Son esprit est presque aussi aveugle que celui d'un Humain. Non, personne ne sait que quand je médite, j'atteins rarement même le premier niveau. Trop souvent, mes pensées dérivent vers des sujets indignes.


(Trop souvent je pense à comment ce serait, pour eux. Ensemble.)


C'est bon d'être seule. Cela m'apporte le calme dont j'ai besoin pour affronter chaque journée. Je m'attarde jusqu'à la dernière minute possible dans le silence et la paix avant de quitter ma cabine.


* * * * *



Je prends ma place sur le plot du téléporteur, attendant que la sensation de picotement, toujours si peu familière, du faisceau me saisisse, la brève seconde d'annihilation, de suspension. Il n'est pas possible de se souvenir de ce qui se passe durant la téléportation. L'événement est instantané. Cela est vérifiable scientifiquement. Ca m'a obsédée, la nuit, dans des rêves hors de mon contrôle, dont je me souviens à peine – la sensation de chute, de solitude absolue. La nuit, dans les rêves, une émotion fait intrusion. Je ne peux pas la nommer. C'est une faiblesse. Je ne l'avoue à personne d'autre. Je n'y pense pas souvent. Voilà. La téléportation est terminée. Mes yeux clignent, s'ajustant à la luminosité d'un ciel étranger en plein jour.

Le paysage tombe autour de nous de toute part, rempli de végétation résistante brun-vert et de longues et paisibles étendues de terre pâle entre les plantes éparses. Les relevés indiquent qu'il y a une rivière dans une vallée peu profonde à une courte distance de là. Seuls des reflets nous en parviennent à travers ses rivages bordés d'arbres hauts et gracieux.

Il fait une chaleur agréable. Je vois de la sueur perler sur le front du Capitaine. Il fronce les sourcils, en plissant les yeux vers le soleil du milieu d'après-midi, puis il se tourne vers son premier officier.

Quel sourire il offre à Spock ! Pourquoi ces Humains font-ils ce genre de choses ? Cela me perturbe. C'est une telle indécence en public. Je me détourne et me mets à chercher mon tricorder.

McCoy est en train de me lorgner. J'ai une opinion de lui totalement défavorable. Il m'a fait de nombreuses remarques malpolies depuis que je suis sur l'Enterprise. Je me suis plainte de cela aux autres, mais ils ne paraissent pas être dérangés par son manque de respect. J'ai songé à l'accuser de xénophobie, mais je manque de soutien de la part des autres. Les préjugés de toutes sortes sont très répandus parmi les Humains. Comme c'est typique de leur race de permettre à un personnage pareil d'occuper une position d'autorité comme celle-là.

McCoy se plaint des résultats de mes tests. Il n'apprécie pas le fait que nous avons tous été déclarés aptes sur Vulcain et non par le biais de ses précieux ''canaux habituels de Starfleet'', comme s'il ignorait que ses opinions irrespectueuses au sujet de cette autorité spécifique sont notoires ! J'ai entendu de nombreuses histoires au sujet de ses extravagances. Il paraît s'offusquer de ce que tous les Vulcains qui servent à présent dans Starfleet soient issus du comité nouvellement homologué sur Vulcain même et non de celui de la Terre. Comme ses préjugés se manifestent clairement !

Mon esprit a erré de nouveau. Ceci est particulièrement honteux, je me donne des tâches mentales à effectuer pour compenser, et je suis les ordres du Capitaine.

Nos affectations sont rapidement données. Nous nous diviserons en groupes de deux et nous explorerons chacune des zones préétablies. Je suis troublée de constater que Spock s'est lui-même désigné pour être mon partenaire. Comme il est étrange qu'il ne choisisse pas d'accompagner son amant. J'aurais pensé qu'ils étaient constamment collés l'un à l'autre, avides et ivres de la présence de l'autre, aveugles à l'opinion d'autrui. Mais je les ai rarement vus ensemble. Mes fonctions aux labos ne m'amènent pas à être en contact avec le Capitaine très souvent. Peut-être possèdent-ils le sens de la bienséance après tout.

Spock est tout à son travail. Nous atteignons le site que nous avons choisi d'un pas rapide puis il installe immédiatement l'équipement et désigne des zones d'investigation prometteuses. Il prélève des échantillons avec une rapidité et une efficacité qui défient mes limites pour suivre son allure. Il n'y a pas non plus d'erreur dans ses données. Il a décidé de faire une démonstration de ses capacités. Il est arrogant. J'ai vu l'air dans ses yeux quand j'ai fait cette erreur sur les relevés. Il en était conscient mais il a choisi de ne pas me corriger. Il en fera, sans doute, mention dans son rapport.

L'après-midi passe rapidement. Nous regagnons le camp avant tous les autres. Je souhaite que nous puissions retourner sur l'Enterprise. Je me languis des limites de ma cabine familière, du confort de mon propre lit, mon époux profondément endormi à côté de moi. Mais nous passerons la nuit ici. Je suppose qu'il est plus efficace de procéder ainsi, mais le parfum de l'air est étranger et je préférerais ne pas passer la nuit en compagnie de quatre Humains et de Spock.

Spock s'affaire avec les corvées du camp. Les tentes ont été érigées en demi-cercle. Il décide d'allumer un feu dans l'espace entre elles, une action particulièrement illogique.

J'ose dire cela, et il se tourne pour me regarder. Un sourcil se soulève et il y a une trace d'expression sur son visage.

''J'ai découvert que les Humains apprécient la vue, le bruit et l'odeur d'un feu.''

''Ce sont des êtres si sensuels,'' dis-je froidement.

Il garde son regard fixé sur moi. C'est vrai. Il y a une expression manifeste sur son visage. J'en cherche l'interprétation.

Il est amusé par moi.

Quelque chose de violent et d'acéré éclate en moi. Je l'oblige à disparaître sous le mépris que je ressens pour lui.

On peut en attribuer toute la responsabilité à son ascendance, bien entendu. Son père, Sarek, a manifesté sa propre faiblesse en choisissant une Humaine pour épouse. Il se peut qu'il y ait eu quelque logique dans la décision d'épouser une étrangère pour un diplomate : j'ai entendu spéculer que l'Ambassade lui avait en fait ordonné de trouver une épouse non vulcaine convenable afin de prouver notre foi en l'IDIC. Comme cela a dû être pénible pour lui, bien qu'il aurait eu la satisfaction du devoir correctement accompli. La Terrienne, Amanda, ne peut même pas être une véritable épouse pour lui. On ne parle pas de ces choses-là mais beaucoup les savent malgré tout. J'ai entendu dire que la Terrienne Amanda et lui n'ont jamais pu accomplir un vrai mariage et ils vivent comme les esprits aveugles, uniquement liés physiquement par des passions animales.

Quelque chose n'est pas logique. Il est plus qu'évident que Kirk et Spock partagent un lien total. Cela est-il possible à cause du don télépathique exceptionnel de Spock ou Kirk fait-il partie de ces rares Humains qui ont des capacités similaires ?

Je trouve cette pensée très perturbante.

Spock a terminé d'allumer le feu et il s'est assis à proximité. Il étudie les données sur son tricorder. Je repense au manque de logique qu'il y a dans l'union entre le Capitaine et lui et à nouveau cette sensation froide et acérée déferle à l'intérieur de moi.

Comme il est vrai qu'une mauvaise ascendance va l'emporter. Non seulement Spock reproduit les erreurs de son père mais il les surpasse. Epouser un autre être humain – eh bien, on pouvait le supposer compte tenu de son histoire. Mais un homme ! Comme cela est contraire aux coutumes ! Comme cela est contraire à la logique ! Comme cela est contraire à l'avenir ! Mais peut-être que ce que l'on dit est vrai. Peut-être est-il stérile. De toute façon, il est probablement tout aussi bien qu'il ne contribue pas à l'héritage de la génération suivante.

Il a commencé à parler. Je prête une attention rigoureuse. Ce serait bien s'il me recommandait pour une promotion. J'espère que si je suis promue je serai capable de tirer avantage de la nouvelle position. Il faut que ce soit l'une de celles auxquelles Steyvil peut également prétendre.

Mes capacités surpassent celles de mon mari. Si je n'étais pas mariée, je pourrais faire bien plus pour ma carrière. Il n'y aurait aucune limite aux possibilités qui me seraient ouvertes ! Je pense aux Humains, parfois, avec toute leur liberté, et quelque chose se tord à l'intérieur de moi devant les pensées impossibles qui continuent à traverser mon esprit.

Kaiidth. Je suis vulcaine. Je suis mariée à Steyvil. Nous serons promus ensemble, ou pas du tout. Suis-je concentrée de façon appropriée sur tout ce que Spock est en train de dire ? Il ne tient pas compte de ma moindre expérience : je suis obligée de me concentrer pleinement sur ses paroles. De longues minutes passent, et je ne suis consciente de rien d'autre que des données dont il m'abreuve et de mes rares réactions à moi.

Brusquement, il termine. Il me regarde avec attention.

Le silence est inconfortable. Je souhaiterais presque la présence à proximité d'un Humain bavard pour me délivrer de la puissance de son examen minutieux. Qu'attend-il de moi ? Je dois être polie et attendre qu'il parle. Est-ce que mon visage manifeste le respect approprié, qui convient à son rang et à sa famille ? Est-ce que j'agis correctement ? Je ne peux pas lui manquer de respect : il est mon officier supérieur, je lui dois loyauté. Pourtant, il n'a pas d'honneur. Ancêtres, quelle est la réponse à ce dilemme ?

Est-ce que mon expression me trahit d'une façon ou d'une autre ? Celle de Steyvil le trahit, très souvent. Cela ne semble pas le préoccuper. Nous avons vécu trop longtemps parmi les Humains. Je sais qu'ils ne peuvent pas lire mon visage, y interpréter une quelconque trace d'irrationalité, mais Spock est habile. Il pourrait lire le moindre défaut de logique de ma part aussi sûrement qu'il déchiffre l'ordinateur principal. Plus que tout autre, je ne veux pas qu'il perçoive une seule défaillance de ma part.

Spock me pose des questions très précises sur ce qu'il vient de me dire. Je réponds facilement à chacune de ses demandes de faits tangibles, triomphant devant mes capacités. Puis, ses questions changent. De nouvelles questions sont posées, des questions visant non pas à obtenir de simples informations mais aussi mes interprétations de données présentées. Il veut des opinions, des conclusions. Je bégaie une ou deux fois, hésitant. Je ne sais pas ce qu'il veut. Est-ce que ces questions sont destinées à révéler quelque chose à mon sujet ?

Bien entendu qu'elles le sont. Ca ressemble à un examen à l'université. Je dois ignorer le fait que c'est Spock qui est en train de poser les questions et me concentrer sur les questions elles-mêmes.

Les réponses deviennent plus faciles. Je commence à faire état d'autre chose que de faits purs et simples. Je suis, après tout, en train de parler à quelqu'un qui n'a pas d'honneur. Ca me fera du bien d'utiliser ceci comme un exercice mental. Je dois me souvenir qu'il est en position de juger mon avenir. Je peux ne pas approuver, mais c'est le fonctionnement de l'univers.

L'idée qu'il est en train de porter un jugement sur moi me fait hésiter à nouveau. Ses yeux sont si perçants, si inquisiteurs. Mes paroles, après cela, paraissent moins cohérentes, moins brillamment concises, moins semblables aux mécanismes d'une machine bien huilée : plus proches d'un objet endommagé, avec ses rouages pleins de rouille et de sable, et sa puissance en train de décliner.

Je suis vraiment soulagée lorsque les autres Humains sont de retour.

Il y a beaucoup de bruit autour du feu de camp cette nuit-là. Les Humains rient et parlent sans arrêt. Je jette un coup d'œil à Spock pour voir s'il désapprouve le comportement libre et turbulent de son compagnon, mais il n'y a pas la moindre trace de censure dans ses yeux.

Il est en train de regarder James Kirk et pendant un instant, avant qu'il prenne conscience de mon coup d'oeil, je vois une émotion puissante sur son visage.

Cela me perturbe. L'expression de ses traits s'adoucit : un indice de ce qui se cache à l'intérieur de son esprit. Il est plus nu que s'il avait retiré ses vêtements devant nous. Quelle chose effrayante que cela ! Comment peut-il se répandre ainsi, en exhibant son âme au monde ?

La nuit est ennuyeuse. Il se passe des heures avant que les Humains décident qu'ils ont besoin de sommeil et qu'ils aillent rejoindre leurs tentes respectives.

Kirk et Spock partagent une seule tente. McCoy se met avec le Consultant Martin. Je suis vraiment soulagée de ne pas partager les quartiers du médecin : je n'ai aucune envie d'être à portée de ses propos injurieux.

Je partage ma tente avec la Yeoman Lithgow. Elle a tendance à parler trop, comme tous les Humains. En dépit de mes réactions minimales, elle insiste pour bavarder sans cesse alors qu'elle se prépare pour dormir. Elle aborde tous les sujets : le travail, la chaleur, les résultats d'un jeu de pari fait sur un lointain événement sportif, les vêtements qu'elle a vus sur différentes planètes de permission, un congé Humain à venir.

''Eh bien,'' dit-elle finalement, installée à l'intérieur de son sac de couchage, ''je souhaiterais vraiment que Jan soit là avec moi à présent, elle adorerait cet air naturel''.

Je n'ai aucune réaction. Je suis soulagée qu'elle ne dise rien d'autre.

Je n'ai pas besoin d'autant de sommeil que les Humains. Peut-être devrais-je sortir et essayer de méditer. Je ne peux vraiment pas méditer ici. La respiration lente et régulière de la Yeoman Lithgow est gênante : je ne pourrais pas atteindre la concentration nécessaire.

Pourtant, je ne bouge pas. La chaleur est agréable dans le sac de couchage, et la dureté du sol sous moi me rappelle des événements lointains. J'appréciais les excursions de nuit quand j'étais enfant, les trajets en camping dans les profondeurs du désert avec mes frères. Il y avait un bien-être à l'époque. Je savais exactement qui j'étais, où j'étais, et tout autour de moi était stable et en ordre. Pourquoi a-t-il fallu que cela change ?

Je sens le sommeil me gagner. Somnolent, mon esprit dérive vers Spock et le Capitaine. Il génère de nombreuses images. Il y a beaucoup de peau. Il y a de la passion. Un mot fascinant. Je me représente les diverses façons dont les mâles accomplissent l'union physique entre eux. De telles pensées me font honte. Pourtant elles me reviennent encore et encore, en dépit de mes efforts pour les bannir, et je ne peux pas expliquer pourquoi.

C'est dans ces moments-là que je suis soulagée de pouvoir si bien me protéger de Steyvil. Ca atténue la douleur d'une ancienne déception due à son défaut de capacités télépathiques. La douleur causée par le fait de savoir que je ne pourrai jamais connaître le type de liens affectifs que les autres reconnaissent comme leur état naturel dans la vie.

Depuis mon dernier lien parental, je n'ai eu aucun contact avec un autre esprit, à part brièvement et par accident. J'ai parlé de cela un jour à un Guérisseur, confessant mon besoin, mais elle n'avait aucun conseil, à part d'endurer. Ils sont nombreux dans notre peuple à ne pas pouvoir atteindre un lien véritable et profond, m'a-t-elle dit. Accepte le lien passif entre ton époux et toi et tu trouveras d'autres satisfactions.

Mais il n'y a eu aucune autre satisfaction. Depuis que j'ai parlé avec elle, aucun mot à ce sujet n'a franchi mes lèvres. Même si quelqu'un d'autre pouvait comprendre, quelle solution pourrait être proposée ? Je suis liée à Steyvil. Pour la vie. J'essaie de ne jamais approcher l'esprit de Steyvil. Parfois, cela ne peut pas être évité, bien entendu : j'étais dans son esprit pendant ses pon farr et pourtant, il ne m'a pas connue. Il était un étranger pour moi alors, comme il était un étranger le jour où nous nous sommes mariés. Tel qu'il l'est resté au fil des années depuis lors. Il ne m'a pas connue, durant son Temps, il m'a simplement envahie avec son besoin abominable, et il a laissé mon propre désir intact.

Kirk et Spock vont-ils s'accoupler ici ? Devrais-je rester éveillée et écouter, à l'affût de bruits explicites ?

Au lieu de cela, je me force à me concentrer sur le sommeil. A bloquer les pensées qui courent ça et là dans mon esprit. A me perdre dans cette défaillance de conscience, de contrôle.

* * * * *

Quand je me lève le jour suivant, la Yeoman Lithgow est toujours profondément endormie. Je fais un tour dans le camp. La lumière matinale brille nettement sur le sol irrégulier. L'odeur du feu de la nuit dernière, maintenant réduit en cendres, emplit mes narines.

Tout près, il y a un ruisseau d'eau courante. Je marche dans cette direction, sachant qu'il est sûr pour se laver. Je me déplace tranquillement à travers les arbres qui suivent le chemin de la rivière, me sentant en harmonie avec le silence, l'intimité. La solitude.

Un léger bruit m'arrête avant que je franchisse la limite boisée protectrice qui longe le bord de l'eau.

Au-delà du dernier arbuste aux feuilles clairsemées devant moi, l'éclat de la lumière du jour brille sur la rivière, et les deux hommes assis à proximité, illuminant tout nettement.

Ce sont Kirk et Spock. Ensemble. Pas dans une quelconque étreinte charnelle. Quel est cet éclair d'émotion que je ressens ? De la déception ? Ils sont assis côte à côte sur un large rocher plat et devant eux, s'écoule la pureté cristalline de l'eau bleue.

Ils sont silencieux. Le bras de Spock entoure le dos de Kirk. Momentanément, il baisse sa tête sur le côté, la laissant reposer contre le blond lumineux des cheveux de Kirk.

Kirk tourne son visage vers celui de Spock, et leurs yeux se rencontrent. Quelque chose passe entre eux. C'est là dans leurs yeux, et la façon dont leurs visages s'adoucissent. C'est un moment spécial, qui n'appartient qu'à eux. C'est comme ce que j'ai vu, sur les visages de T'Chrei et de Semtel.

Ce n'est pas pour moi.

Quelque chose explose en moi, quelque chose qui est plein de force, quelque chose de si puissant que je chancelle devant son impact. C'est comme un animal à l'intérieur de moi, qui me griffe à vif, qui me laisse pour morte. J'ai l'impression de voir Steyvil pendant un instant, mais c'est un automate pétrifié, un robot, qui poursuit son travail. Il n'est pas touché par cette tempête à l'intérieur de moi. Je pourrais mourir ici même, et il ne le saurait pas.

Mes mains sont vides. Je les sens se replier sur elles-mêmes jusqu'à ce que mes ongles tirent du sang de mes paumes. Je suis sans cesse tiraillée. Jamais, je ne touche. Jamais, je ne suis touchée.

Ma vision est floue pourtant, je vois encore Spock qui sursaute soudainement, se tourne à moitié dans ma direction, puis qui s'arrête. Il ressent ma présence. Je suis en train de violer son intimité. Mais il ne fait aucun autre mouvement. Il m'accorde la courtoisie de faire semblant qu'il n'est pas conscient de mon intrusion.

Doucement, en silence, je fais demi-tour. Puis l'orage s'empare de moi à nouveau et j'oublie le silence et je cours, je cours à travers les bois, loin du camp, percutant sans cesse les buissons et les arbres et les broussailles. Je suis totalement inconsciente de ce qui m'entoure. Il faut que je me retrouve seule, quelque part, complètement seule. Les branches s'accrochent à moi, m'égratignant et me lacérent. Elles ne sont rien : je ne suis rien. Je suis la force qui me comble, et qui ne s'apaisera par rien moins que la destruction.

* * * * *

Le temps a passé. Je ne sais pas combien de temps a passé. J'ai perdu la notion du temps. Je ne comprends pas.


Je suis engourdie jusqu'au cœur.


Je suis assise sous le dais des arbres, protégée des regards par leurs branches. Mon corps se replie sur lui-même, les genoux contre ma poitrine, les bras enroulés autour d'eux.


Je souffre toujours. On ne peut pas y échapper finalement. Avec précaution, je me remue. Ma main effleure mon visage. Il y a de l'humidité sous mes yeux. Comme c'est étrange. Il ne pleut pas. Ca doit être la rosée des plantes. J'ai couru rapidement à travers elles : les feuilles ont fouetté mon visage. Ce doit être la rosée.


Je ne fais pas d'autre geste. Il semble que rien ne justifie l'effort.


Spock me trouve un peu plus tard. Je le vois, une longue silhouette bleu pâle, qui avance le long du chemin que j'ai tracé il y a si peu de temps. Avec une précision sans faille, il approche de ma cachette, se penche et rencontre mon regard.


Il me tend une main. Elle est longue et fine. Je la regarde fixement. Elle ressemble à quelque chose d'étranger. Que me veut-il ?


Ma main sort pour rencontrer la sienne. Ses doigts chauds se referment sur les miens, forts, fermes et sûrs. Il m'aide à me relever, m'extirpe de dessous mon mauvais abri.


Je suis à découvert, tellement à découvert ! Pardonnez-moi ! Mais je n'y peux rien. Affamé, mon esprit ingère son esprit, et je suis envahie, remplie du flot de ses pensées, du concentré essentiel de son âme.


Il ne s'éloigne pas. Il n'est pas choqué, pas horrifié. Je me délite morceau par morceau. Regardez, c'est si facile. D'une précision véritablement chirurgicale. Voici ma haine. Voici mon besoin. Voici ma jalousie. J'apprends de lui tous les anciens noms vulcains qui désignent ces états d'esprit. Je me consumais d'émotions et je ne le savais pas. Il comprend. Comment peut-il comprendre ? Comment pourrait-il ne pas me haïr ? Il sait que je l'ai méprisé. Est-ce de la pitié qu'il me manifeste ? Explicitez ceci, s'il vous plaît.


Il comprend. Comment peut-il comprendre ? Il me montre des tranches de sa vie. Lui aussi a désiré : lui aussi s'est senti abandonné à l'intérieur de sa solitude. Il comprend si parfaitement. J'ai été si seule : j'ai désiré si fort. Mais mes lèvres ne pourraient jamais dire ces choses. Mon esprit n'a jamais tenté d'obtenir ce dont j'ai besoin. Vers qui pourrais-je me tourner ?


Spock propose une possibilité : Steyvil ne peut pas m'atteindre. Mais je peux m'approcher de lui. Pourquoi n'ai-je jamais pensé à cela auparavant ? Ce n'est pas mon rôle en tant qu'épouse. Ou bien est-ce que ça l'est ? Une autre femme n'aurait pas hésité. Pourquoi n'ai-je jamais pensé à cela ? Mais à présent, comment puis-je faire ? Steyvil est un étranger pour moi. Il a toujours été un étranger.


Comme le sont tous les Humains quand ils se mettent en couple. L'esprit de Spock est doux quand il me fait remarquer cela. J'ai des souvenirs auxquels je peux faire appel pour lui. Tous les couples humains que j'ai vus ensemble, et ignorés, lors de mon passage isolé à travers leur monde.


Et puis, il y a Kirk. Il partage cela également. Un lien plein et entier, avec un non-télépathe. L'esprit de Kirk, éveillé devant la présence de Spock, s'est accordé avec le sien sans difficulté et à la perfection.


Kirk ne pouvait pas l'atteindre, mais il peut conserver ce qu'il a. La vision m'aveugle, leur unité, leur complétude, et au lieu d'en tirer de la joie, je ressens seulement de la désolation et de la peine devant le manque dans ma vie.


Spock rejoint parfaitement mon sentiment d'abandon quand il le compare lui-même à son état d'esprit des années plus tôt, avant qu'il se mette en couple avec Kirk.


Maître, dis-je, Maître. Mes pensées refusent de prendre forme. Mais il comprend. Il me laisse une vision de Sarek et d'Amanda, leurs mains qui se touchent, leurs visages parfaitement immobiles alors qu'ils échangent un coup d'oeil intime, puis détournent le regard. Il n'y a pas de lien là : c'est tout à fait vrai. Ce qu'ils partagent est partagé à la façon humaine, mais c'est suffisant pour eux.


Doucement, Spock se retire de mon esprit. Je sens des flots de lumière du soleil qui descendent sur moi. Etrangement, je suis toujours debout. Une vague de vertige me submerge, passe. Il est toujours en train de tenir ma main. Je suis soutenue par sa force. La fusion est rompue, pourtant il continue à me donner un peu de sa sérénité.


Je ne sais pas quoi dire ou faire. Rien ne m'a préparée à cela. Ses yeux sont d'un brun lumineux. Pourquoi n'ai-je jamais remarqué cela ? Il me regarde attentivement.


''Je suis indigne'', murmuré-je. Il ne réagit pas. J'ai honte d'être en sa présence. Je lisse mon uniforme et cherche d'autres paroles. ''Exigez-vous un rapport, monsieur ?''


''Ce n'est pas nécessaire.'' Son ton est informel. Je ne ressens aucune menace de sa part. C'est heureux, parce que je sens que je tremble.


Je sens mes lèvres se serrer. Je ne sais pas comment agir, me comporter. Il n'y a pas de règles, seulement les anciennes. Je sens quelque chose à l'intérieur de moi-même qui se durcit et se comprime.


''Alors, j'aimerais retourner travailler, monsieur.''


Il me regarde pendant un long moment. Puis, de façon perceptible, son expression redevient formelle. ''Comme vous voulez, lieutenant.'' Etrangement, son ton n'est pas aussi distant que son visage : ''Mais souvenez-vous...''


Il ne dit rien de plus.


Je retourne au camp avec lui. Le reste des Humains est levé, bavardant bruyamment en préparant leur repas du matin.


C'est une longue journée.


Je suis vraiment soulagée quand toutes nos tâches sont terminées et qu'il est temps de retourner au vaisseau. Nous passons par la décontamination après la téléportation, le debriefing, un repas. Il est tard quand je retourne à mes quartiers.


Steyvil est là, en train de se concentrer sur l'écran de l'ordinateur. Il ne se tourne pas pour me saluer. Il ne fait aucun bruit pour prendre acte de ma présence. Je ne sens aucun accueil dans son esprit.


Je me lave dans le cabinet de toilette, puis je retourne à la cabine, investissant le côté opposé de la pièce pour me mettre à mes propres études. Mais je n'arrive pas à me concentrer. Les mots, les chiffres et les graphiques ne veulent rien dire. Mon esprit est en train de danser avec d'autres images, des images que Spock m'a données.


Je me tourne et regarde mon mari.


''Steyvil ?''


''Oui, ma femme.'' Il ne se tourne pas pour me regarder. Sa voix est froide. Je recule presque devant elle. Mais je vais vivre avec lui pour le reste de ma vie.


''Mon mari,'' dis-je à nouveau, puis je fais une pause. Les mots ne viennent pas à moi.


Il se tourne finalement et me regarde avec impatience.


''Vous vous intéressez beaucoup aux Humains. Vous en voyez beaucoup – vous passez de nombreuses heures en dehors du travail avec eux.''


Il y a une expression sur son visage. ''J'ai l'intention de continuer à le faire''.


''J'approuve,'' dis-je.


De la surprise apparaît dans ses yeux. Il reste silencieux.


''Si cela est possible,'' dis-je, ''pourrais-je vous accompagner à l'un de leurs rassemblements ?''


''Est-ce que cela vous intéresse ?'' Sa surprise s'est accrue.


''Je vis parmi eux, j'en apprendrais plus.''


''Je ne comprends pas, ma femme.''


''J'ai examiné mon comportement.'' C'est si difficile à dire. ''J'ai pris conscience qu'il y a des erreurs dans la façon dont je perçois le monde, je souhaite corriger ces erreurs.''


Y a-t-il la moindre trace d'adoucissement dans son expression ? Certainement, il a dissimulé sa surprise.


''Très bien, ma femme,'' dit-il, après une pause. ''John Englewood et Lori Myers reçoivent des invités pour commémorer la date de leur mariage demain. Vous pouvez venir avec moi, si vous le souhaitez.''


Son regard cherche toujours le mien.


''Merci,'' dis-je. Les mots semblent, d'une certaine façon, appropriés.


Chacun de nous retourne à son travail respectif. Cette fois, tous les faits que j'ai réunis font sens.


Cette nuit-là, quand il dort à côté de moi, je découvre qu'il est possible de me tourner vers lui, de me rapprocher. Je le regarde pendant de longues minutes. Je le vois comme un étranger, mais c'est comme si les années écoulées dont nous avons fait l'expérience étaient balayées. Il est pour moi tel qu'il était quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois, quand le Guérisseur nous a liés ensemble pour toujours.


Je garde mon esprit parfaitement clair. Puis-je l'accueillir ? Est-ce possible ?


Je pose doucement une main contre son visage.


Et dans son sommeil, sa main se soulève pour couvrir la mienne.



FIN